mercredi 22 avril 2009

Québécoise pure laine


Murielle Chatelier
Reflet de Société
Vol.17 No.3 Avril / Mai 2009


Comme bien des immigrants de 2e génération – c’est ainsi qu’on nomme officiellement les Québécois nés de parents immigrants – je me suis longtemps questionnée sur mon identité. Élevée à cheval entre deux cultures, celle de mes parents, originaires d’Haïti, et celle de leur terre d’accueil, j’arrivais difficilement à me définir. Québécoise ou Haïtienne? À 29 ans, cette quête incessante, grandissante et profondément troublante m’a amenée à faire un long séjour dans mon pays d’origine. Six mois à la recherche de mon second moi.

Les prétextes pour expliquer mon départ soudain vers la terre natale de mes parents furent nombreux. Opportunité d’emploi intéressante, besoin de changer d’environnement, envie de découvrir mes racines… La vérité, c’est que je ne savais plus où j’en étais. Dès mon adolescence, j’ai été marquée par de pénibles remises en question, au point de passer de longues heures à marcher dans les rues, avec mon lourd fardeau de questions sur le dos. Le melting pot des valeurs transmises par mes parents et de celles propres à la culture québécoise m’a toujours confondue et embrouillé l’esprit. Mais c’est lorsque j’ai intégré le marché du travail que cette quête a atteint un point culminant et est devenue intenable.

«Toi, t’es née où?», «Est-ce que tu comptes retourner dans ton pays un jour?», «Depuis combien de temps es-tu arrivée au Canada?», «Comptes-tu t’établir en banlieue comme une bonne partie des immigrants?», voilà autant de questions auxquelles j’ai eu droit de la part de mes collègues, alors que je suis bel et bien née au Québec, à Montréal. Et même, avant l’année 2007, je n’avais jamais mis le pied dans le pays de mes parents. À la longue, ces questions ont fait naître en moi un sentiment de frustration, surtout parce que j’ai toujours évolué dans la même société que mes confrères. Alors, à un moment, je me suis mise à penser que chez moi, c’était peut-être ailleurs.

Immigrante pour la première fois

Au début, quand je suis arrivée à Port-au-Prince, j’étais euphorique. Je sentais qu’on ne pouvait que m’accepter, parce que après tout, j’étais une des leurs. Pourtant, j’ai rapidement compris que pour les Haïtiens, j’étais l’étrangère. Oui, même sans avoir à ouvrir la bouche, on devinait que je n’étais pas du pays. Quand je marchais dans les rues, on me dévisageait l’air de dire : «Oh! Regarde l’étrangère.» Une fois, assise par terre dans un marché, au milieu des marchandises, un passant m’a pointée du doigt en disant : «C’est une diaspora (c’est ainsi qu’on appelle là-bas les Haïtiens nés à l’étranger).»

Pour survivre, je m’étais déniché un emploi de journaliste dans le plus grand quotidien de la place, Le Nouvelliste. Dans une ambiance de travail des plus décontractées, je me suis fait de nombreux amis. Même si je ne comprenais pas souvent les expressions qu’ils employaient - je maîtrise le créole, mais comme dans chaque culture, les expressions sont très «locales» - les échanges allaient bon train entre nous. Mais là encore, nos mentalités et nos préoccupations respectives étaient si diamétralement opposées que je me sentais seule dans mon coin, malgré les rires francs qui animaient nos conversations.

L’un de nos points de divergence était justement ma nationalité. Après quelques semaines passées dans la capitale, il ne faisait plus aucun doute dans ma tête que je ne pouvais pas me déclarer Haïtienne. Au contraire, j’avais plus envie de me dissocier de ce peuple que d’en faire partie. Le désordre généralisé dans lequel se trouve le pays, le manque de civisme des citoyens dans les rues, cette façon que les commerçants avaient de m’escroquer impudiquement parce qu’on supposait que j’avais plus d’argent que la moyenne, tout ça m’horripilait.

Pour mes collègues, animés d’un sentiment d’appartenance qui frise le fanatisme, c’était une trahison de dire que je me sentais plutôt Québécoise. Ils ne pouvaient pas comprendre que je ne sois pas habitée du même sentiment de fierté qu’eux, qui font partie de la première république noire à avoir acquis son indépendance. C’était en 1804. Moi, je vis en 2009. Et ça, c’était encore un point qui nous éloignait : ils vivent continuellement dans l’orgueil des gloires du passé, alors que les défis du présent m’importent plus.

Mes parents

D’ailleurs, c’est justement ce même passé qui est à la base de la mentalité de mes parents, et c’est ce que j’ai compris lors de ce voyage. Dans mon jeune âge, ils ne faisaient qu’appliquer ce que leurs propres parents leur avaient appris. Mais ils avaient peut-être oublié que les choses avaient évolué depuis, et que mon environnement n’avait rien à voir avec le leur. C’est malheureusement le cas de beaucoup de parents immigrants.

L’une des mesures disciplinaires prisées par mes parents était de m’empêcher de sortir, comme pour aller au parc avec ma sœur ou au cinéma avec mes amis. Selon leur façon de voir les choses, «l’extérieur» est une sorte de jungle où on peut facilement être amené à sortir du droit chemin, où les influences néfastes pullulent. Ce raisonnement qui m’emprisonnait a donné lieu à des scènes familiales orageuses dans notre foyer. Pour moi, l’extérieur est plutôt un lieu de découvertes. Mais en Haïti, j’ai bien vu que la mentalité de mes parents prévaut encore, parce que les sorties des enfants sont très limitées, et pour les mêmes raisons que naguère…

Mais j’ai aussi fait une merveilleuse découverte à propos de mes parents. Avant d’avoir visité la campagne où ils ont grandi, je ne me suis jamais intéressée à leur émigration vers le Canada. Aujourd’hui, je réalise plus que jamais le courage qu’ils ont eu de partir de si loin uniquement pour offrir un meilleur avenir à leurs enfants. Une campagne où les commodités modernes n’existent pas, où la pauvreté sévit, où les espoirs se sont depuis belle lurette envolés. Mes parents se sont tenus debout, et ont franchi toutes les frontières pour atterrir à Montréal. Mon père est arrivé avec à peine 100 $ en poche, en 1972. Avec acharnement, il a travaillé pour rapatrier ma mère, en 1974. Tout ça, pour épargner leurs enfants d’une vie de misère.

Qui suis-je maintenant?

À 31 ans, je ne me demande plus qui je suis, mais bien ce que je veux être. Bien sûr, ça me fatigue et m’irrite qu’on me demande encore d’où je viens. Certes, ma relation avec mes parents n’est pas idyllique. Mais j’ai saisi le pourquoi de leur périple, et par le fait même, les raisons qui font de moi un mélange de deux cultures. Vous savez, j’aurais pu grandir en Haïti, j’aurais pu être coincée dans ce pays, j’aurais pu ne pas pouvoir rêver comme je le fais, j’aurais pu être condamnée à l’indigence. J’étais à deux doigts de cette vie-là.

En me faisant naître au Québec, mes parents m’ont donné toute une liberté. Après avoir passé six mois dans leur pays, je sais que le temps n’est plus au questionnement. En fait, l’unique désir que mes parents aient tenté de m’exprimer, souvent maladroitement, c’est celui de me voir profiter de ma vie au maximum, et d’exploiter tous mes atouts. Ils m’ont transplantée ici pour ça, pour m’offrir cette opportunité. Alors, maman et papa, je vous le jure que j’ai compris maintenant. Et ce que je veux être, c’est ce que vous avez fait de moi : une citoyenne du monde.

mardi 18 novembre 2008

Des clowns rassurants

Murielle Chatelier
Le Journal de Montréal
18 novembre 2008

En plus d’émerveiller les patients et de mettre un baume sur leurs douleurs, la présence des clowns thérapeutiques dans les hôpitaux détend aussi le personnel soignant.

Réalisée dans le cadre d’un projet pilote, une étude conjointe entre le département de radio-oncologie de l’hôpital Notre-Dame et l’organisme Dr Clown dévoile que les médecins et les infirmières sont moins stressés au contact des clowns-docteurs.

Résultats positifs

«Les résultats préliminaires de cette étude montrent que nos interventions à Notre-Dame ont eu un impact positif sur le personnel soignant», soutient Florence Vinit, la directrice psychosociale de l’organisme Dr Clown, en précisant que l’étude ne sera disponible que dans quelques semaines.

Selon elle, 60 % des employés ont trouvé que la présence de ces clowns a été bénéfique pour leur département, et 67 % y ont trouvé un bénéfice à un point de vue personnel.

«Parmi les commentaires recueillis, plusieurs ont mentionné que leur climat de travail a été allégé et qu’ils étaient de meilleure humeur», note la spécialiste.

Une formule qui plaît

L’organisme, qui oeuvre principalement dans des centres d’hébergement pour personnes âgées et dans des hôpitaux pour enfants, compile aussi depuis 2001 des bilans d’évaluation de la satisfaction des employés.

Du côté des centres d’hébergement, 52 % se disent ravis du travail de ces artistes qui usent d’humour, d’imaginaire et de tendresse pour détendre les patients, et 71 % souhaitent que cette expérience se poursuive.

En pédiatrie, la présence des clowns semble être plus que souhaitable. Plus de 97 % du personnel soignant aimerait que ce projet continue.

«Les clowns aident à établir une meilleure relation entre le médecin et l’enfant qu’il soigne», explique Mme Vinit.

«Par exemple, après les piqûres, le clown les accompagne tous les deux, et quand le médecin sourit avec l’enfant, il est perçu autrement que le "soignant qui fait juste mal".»

Du rire pour les employés

Avec ces résultats, l’organisme souhaite faire des interventions plus globales, où le personnel soignant sera pris en considération. «On a des retours qui nous disent que c’est important pour eux», affirme Mme Vinit.

Les 23 clowns thérapeutiques de l’organisme Dr Clown visitent chaque semaine huit centres d’hébergement et trois hôpitaux pour enfants.

mardi 9 septembre 2008

L'Université pour la Paix

Murielle Chatelier
Reflet de Société
Vol.16 No.6 Sept. / Oct. 2008

L’importance de vivre dans un monde en paix, voilà ce qu’on enseigne à l’Université pour la Paix (UPEACE). Au terme de cet apprentissage, la seule arme dont disposent les étudiants pour éviter et résoudre les conflits, c’est leur diplôme.

À UPEACE, on croit fermement que les jeunes de toutes les cultures du monde devraient partager le même idéal pacifiste. C’est dans cette optique que, depuis le début des années 2000, l’établissement recrute ses étudiants aux quatre coins de la planète. « Si les jeunes du monde entier partagent la même vision du respect des droits humains et s’engagent à participer à un développement durable, nous pouvons espérer vivre dans un monde plus harmonieux », sous-tend le recteur de UPEACE, M. John J. Maresca.

Chaque année, le nombre d’admissions dans cette université augmente. « L’intérêt pour ce type d’apprentissage croît de façon fulgurante », assure le recteur. UPEACE est la seule institution affiliée à l’Organisation des Nations Unies (ONU) autorisée à décerner des diplômes d’études supérieures sur la paix et sur la résolution de conflits.

Depuis 2003, plus de 45 Canadiens ont suivi un programme sur la paix. « Nous sommes vraiment très fiers que tous ces jeunes Canadiens soient venus étudier chez nous, déclare M. Maresca. Leur pays nous a tellement soutenu dans nos efforts. » Les rapports privilégiés entre l’université et le Canada devaient d’ailleurs se résulter par l’implantation du premier programme universitaire à l’extérieur du campus de Costa Rica. Un projet qui n’a pas pu voir le jour sur notre territoire, freiné par un processus trop long.

D’étudiants à promoteurs de la paix

Les diplômés de UPEACE sont formés pour devenir des leaders qui peuvent changer le monde. Nombre d’entre eux occupent des postes clés qui les amènent à combattre les conflits, la violence et les inégalités sociales. « Nos leaders ne deviendront pas tous des premiers ministres, dit M. Maresca avec une pointe d’humour. Un leader est avant tout quelqu’un qui sait ce qui est bien, et qui fait tout pour s’assurer que ses actions vont en ce sens. »

Le Kényan Dan Juma, diplômé de la promotion 2006 en Loi internationale et droits humains, est très actif sur la scène internationale depuis la fin de ses études. À titre d’expert, il a été invité à commenter le conflit qui sévit au Kenya sur les ondes du réseau anglais de Radio-Canada, CBC. Toujours au même titre, il a aussi participé à la Conférence mondiale sur la prévention du génocide, tenue du 11 au 13 octobre 2007 à l’Université McGill.

« Une éducation basée sur la paix est essentielle, estime M. Maresca. Nos étudiants font face à leurs défis avec courage, et avec ce qu’ils ont appris à l’Université pour la Paix. » La majorité de leurs diplômés travaillent au sein d’organisations non gouvernementales (ONG), tandis que d’autres sont employés par l’ONU ou deviennent des enseignants. À une échelle plus individuelle, les promoteurs de la paix rencontrent les mêmes défis quotidiens que tout citoyen soucieux de vivre dans une société d’égalité et de paix.

Une brochette d’enseignants

Tout comme les étudiants admis à UPEACE, le personnel enseignant sur place en permanence provient de partout dans le monde : Égypte, Suisse, Salvador, Pérou, France, pour ne nommer que ces pays-là. Leurs expériences distinctes font d’eux des ressources diversifiées dans un environnement des plus multiculturels. Toute une richesse pour ces étudiants qui seront amenés à étudier les conflits de nombreux pays dans le cadre de leurs fonctions.

Les personnalités internationales qui se déplacent pour enseigner pendant de courtes périodes à UPEACE sont des experts dans leur domaine. Plusieurs Canadiens figurent sur cette liste, dont le Dr Gerald Caplan, un analyste et activiste politique mondialement reconnu. Il se spécialise notamment dans les questions africaines, particulièrement dans celles qui portent sur les génocides. Titulaire d’un doctorat en histoire africaine, il est l’auteur du rapport très médiatisé Rwanda, The Preventable Genocide (ou en français, Rwanda, le génocide qu’on pouvait prévenir).

Main dans la main avec l’ONU

Bien que UPEACE ait vécu des années difficiles, l’ONU a reconnu ses importants progrès et a demandé un renforcement de leur coopération en 2006. Une résolution a donc été adoptée par une commission et le texte stipulait : « Avec les efforts accomplis pour revitaliser et pour renforcer l'université, elle est aujourd'hui, plus que jamais, un centre international spécialisé dans l'éducation, la formation et la recherche sur toutes les questions liées à la paix et au conflit ».

Pour rester en dehors de toute lutte politique et pour conserver sa vocation strictement académique, l’université a été dotée d’une charte et elle s’assure depuis toujours de son indépendance financière vis-à-vis de l’ONU. Il n’en demeure pas moins qu’à la base, les programmes dispensés par UPEACE sont inspirés par la culture de cette organisation mondiale et l’université cherche à en soutenir les mêmes objectifs. Dans son dépliant publicitaire, l’établissement indique que « UPEACE est un membre de la famille onusienne » et se réjouit de bénéficier quand même d’une liberté d’action.

Des programmes accessibles à tous

En plus d’offrir à ses étudiants des programmes qui mènent à l’obtention d’une maîtrise, UPEACE offre aux organismes des ateliers et des formations de courte durée sur la paix et sur la résolution de conflits. À travers les écoles dans le monde, l’université met à la disposition des enseignants du matériel pédagogique. Toute personne intéressée peut aussi suivre une formation à distance ou se procurer une série de livres sur la paix.

L’une des missions principales de UPEACE est de rendre son enseignement accessible à tous. L’université est présente à plusieurs endroits au moyen de ses bureaux régionaux à Genève, à New York et à Addis Ababa, en Éthiopie. Des centres d’activités académiques et de recherche sont aussi affiliés à UPEACE en Serbie, en Colombie et en Uruguay.

« L’ONU nous a donné le mandat de diffuser notre enseignement à travers le monde, conclut le recteur de UPEACE. Nous croyons qu’à défaut de pouvoir le faire pour l’humanité entière, notre devoir est au moins de rejoindre tous les jeunes qui s’intéressent à ce type d’apprentissage, peu importent les frontières. »

Spécialistes du périmé

Murielle Chatelier
Le Journal de Montréal
3 septembre 2008

Alors qu'une crise de listériose et de salmonellose inquiète et secoue tout le pays, des commerçants de Montréal semblent se spécialiser dans la vente d'aliments périmés.

Deux commerces de la rue D'Amiens, dans Montréal-Nord, le Marché Miracle 110 et le Méga Dépôt, vendent des produits alimentaires dont la date de péremption remonte souvent à plus de quatre mois, voire deux ans.

Confiture, mayonnaise, olives noires et barres tendres pour enfants figurent parmi la trentaine de produits que le Journal s'est procurée jeudi sur les étagères à la propreté douteuse de ces deux magasins.

Dans un local où des aliments semblent avoir été tout bonnement «pitchés» sur les tablettes, le Méga Dépôt vend des boîtes de céréales écrasées et des vinaigrettes à l'allure inquiétante. Sans parler du pêle-mêle de vêtements, aspirateurs et autres articles.

Antiquité

Sur certains produits au Miracle 110, où la poussière a élu domicile, la durée de conservation semblait avoir été volontairement masquée.

Mais un examen approfondi a permis à la journaliste du Journal de dénicher une véritable antiquité : une sauce barbecue dont la date de péremption est... juillet 2006 !

Dans ces épiceries achalandées, les consommateurs semblent plutôt au courant des pratiques des propriétaires.

«Oui, je sais qu'on vend des produits périmés ici, dit Mme Lien, qui fait ses achats au Miracle 110 depuis cinq ans. Mais je fais attention et je trie mes aliments.»

Après une courte hésitation, une dame dans la quarantaine lance au pas de course : «L'essentiel, c'est de regarder les dates.»

Aucun empoisonnement

Le superviseur du Méga Dépôt, Adel, s'étonne que le Journal ait trouvé sur ses tablettes des produits vieux de plusieurs mois.

«D'habitude, on jette les aliments au bout de quelques jours après la date de péremption, mais pas des mois !»

Il ne se formalise cependant pas outre mesure de vendre des produits périmés à ses clients.

«Tous nos clients savent que nous vendons des produits périmés, et tant que nous n'enlevons pas les étiquettes, nous sommes dans notre droit», affirme-t-il avant de préciser que personne ne s'est jamais empoisonné avec ses aliments.

Déçu, il retourne en France

Murielle Chatelier
Le Journal de Montréal
15 juillet 2008

Malgré ses 15 ans d'expérience comme pompier en France, Ludovic Raynal doit tout recommencer à zéro pour être pompier au Québec.

«J'ai toujours dit qu'il y a des différences entre le travail d'un pompier français et celui d'un pompier québécois, mais de là à tout réapprendre ?», s'insurge M. Raynal.

Bardé de toutes les attestations possibles dans son métier - il a plus de 2 000 heures de formation à son actif -, M. Raynal a appris au cours des dernières semaines que son expérience et ses qualifications ne valent pas grand-chose au Québec.

«Les trois écoles que j'ai contactées m'ont informé que je dois suivre une formation complète si je veux travailler au Québec. Je devrais même réapprendre à enfiler ma tenue de pompier !», dénonce-t-il.

Installé dans le 4 1/2 d'une cousine, M. Raynal vit entassé avec huit autres personnes, dont sa femme et son fils.

«On ne veut pas dépenser toutes nos économies inutilement pour se loger, déclare-t-il. Même ma femme ne peut pas travailler dans son domaine comme préposée bénéficiaire, alors qu'elle l'a fait pendant 14 ans en France.»

Une équivalence qui n'en est pas une

Désireux de poursuivre sa carrière dans le seul domaine qu'il connaît, M. Raynal a demandé une équivalence de ses acquis au ministère de l'Immigration et des Communautés culturelles.

Selon cette instance gouvernementale, ses acquis se traduisent au Québec par une attestation d'études collégiales en bâtiment et travaux publics.

«Déjà, c'est en dessous de mon niveau français, et en plus, je ne sais même pas en quoi consiste ce diplôme.»

M. Raynal a donc contesté l'évaluation comparative de ses études. Mais le Ministère est resté sur sa position.

Départ forcé

Arrivé en mai dernier, le pompier a déjà pris la décision de ramener son petit monde en France, à moins d'un revirement majeur. Son conteneur d'effets personnels n'a même pas encore atteint nos rives.

«C'est tout ce qu'on attend. Dès qu'il arrive, on s'en va. Comment peut-on rester au Québec dans des conditions pareilles alors qu'on est venus pour avoir une meilleure qualité de vie ?»

Des femmes bibelots

Murielle Chatelier
Le Journal de Montréal
28 mai 2008

Les femmes nues maquillées de peinture corporelle symbolisent une attraction sexy très prisée dans les soirées montréalaises, où elles font littéralement figure de bibelots.

Le body painting est de plus en plus en demande, autant dans les fêtes privées d’entreprise que lors d’événements plus glamour.

Pour ces mannequins qui déambulent pratiquement nues dans les salles de réception, leurs «tenues peintes» sont loin d’être choquantes ou vulgaires.

«Un corps de femme, c’est beau. Autant faire de l’art avec», lance Élise Lortie Grondin, une mannequin heureuse de se muer en produit promotionnel le temps de quelques événements.

À 100 $ de l’heure en moyenne, elle dévoile ses courbes lors de nombreux événements, dont une soirée organisée au Club Opéra dans le cadre de la Semaine de mode de Montréal.

Quand les hommes l’approchent pour lui demander si elle se sent bien à peine vêtue, ce qui arrive régulièrement, elle leur répond qu’elle est à l’aise avec son corps. «Et ils sont très respectueux», affirme-t-elle.

Depuis trois mois, la jeune femme de 21 ans exerce sa carrière de mannequin «body painted» parallèlement à son travail de barmaid.

Plus d’art que de nudité

Nathalie Legault, une mannequin devenue maquilleuse professionnelle, sursaute quand on parle de nudité dans le body painting.

«Quand je joue les mannequins, je porte des sous-vêtements très minces de couleur peau. Je ne suis pas toute nue!», s’exclame-t-elle.

«C’est sûr qu’il y a des gens pas très professionnels qui veulent faire un coup d’argent ou donner un gros show en laissant les mannequins complètement nues, mais dans mon agence, on est très classe», ajoute-t-elle.

Une tendance qui s’affirme

Dans le métier depuis 10 ans, Ève Monnier, une des rares peintres corporels qui exploite des agences de mannequins à Montréal, reçoit maintenant fréquemment des demandes pour du body painting.

Dernièrement, le très couru Bal de la Jonquille accueillait ses invités avec une mannequin aux seins nus simplement recouverte d’une peinture dorée et exposée sur un lit rotatif. «Les organisateurs de soirées sont à la recherche de nouveaux attraits», explique Mme Monnier.

Des animaux de la jungle aux habits gothiques, tous les souhaits excentriques peuvent être exaucés. «Les clients deviennent de plus en plus exigeants», soutient-elle.

Les mannequins qui prêtent leur corps à l’art de la peinture corporelle sont surtout des étudiantes, des modèles qui travaillent à la pige et, plus rarement, des jeunes mères de famille.

jeudi 15 mai 2008

Haïti: Le journalisme de l'indigence

Murielle Chatelier
Le Trente
Montréal, Québec

De retour d’un stage de six mois dans les médias de son pays d’origine, Murielle Chatelier constate le malaise de la presse haïtienne, qui exerce avec un minimum de ressources. Et un maximum de contraintes.

Pendant cinq mois, j’ai exercé ma profession de journaliste en Haïti au quotidien Le Nouvelliste, à Port-au-Prince. Après avoir vu certains collègues s’emprunter des piles pour leurs caméras — trop chères, surtout quand l’employeur rechigne à les rembourser —, j’ai vite compris que je serais livrée à moi-même dans cette aventure.

« La seule raison pour laquelle je suis journaliste, c’est parce que je suis profondément passionné par ce métier. » C’est ce que déclarent la majorité des journalistes en Haïti quand on les interroge sur ce qui les pousse à accepter de travailler dans des conditions dévalorisantes pour leur profession.

Dans la salle de rédaction, seulement deux postes téléphoniques, qui ne fonctionnent qu’à l’occasion. Dès que l’un d’eux se libère, on se rue dessus, si bien qu’il faut souvent renoncer à les utiliser. Il faut aussi composer avec un salaire dérisoire. Les 150 dollars consentis mensuellement ne suffisent même pas à payer le loyer. Les journalistes les plus anciens peuvent obtenir jusqu’à 400 dollars, parfois un peu plus. En fait, vivre en Haïti m’a coûté beaucoup plus cher que de vivre à Montréal, dans des conditions beaucoup plus modestes.

Les supermarchés en Haïti sont des lieux de haut luxe qui ne sont fréquentés que par les privilégiés. La bouteille de jus Oasis s’y vend près de 2,50 $, comparativement à 1,25 $ ici. Les 150 dollars de salaire? Le loyer varie entre 200 et 400 dollars… sans compter la téléphonie, qui coûte une centaine de dollars, et la nourriture, trois fois ce prix. Chaque mois, mon déficit oscillait entre 700 et 1700 dollars.

Dans les médias, le traitement salarial est au cœur des réflexions. Les journalistes sont si mal payés qu’il leur est presque impossible de se contenter d’un seul emploi. « En choisissant de devenir journaliste en Haïti, il ne faut même pas s’attendre à pouvoir se nourrir », déclare d’entrée de jeu Clarens Renois, chef du bureau de l’Agence France-Presse (AFP) en Haïti.

Journaliste depuis plus de 20 ans, il a l’expérience des salles de nouvelles de plusieurs médias haïtiens, de la radio au quotidien en passant par la télévision. Formé aux États-Unis, Clarens Renois estime que le manque de formation de ses confrères est en bonne partie la cause de ce problème. « Les formations sont plutôt générales. Comme les journalistes sont mal formés, on les paie n’importe comment », déplore-t-il.

Pierre Gardymy Avril, journaliste à la radio qui n’a suivi qu’un séminaire d’un mois, est payé environ 50 dollars par mois. En plus de couvrir l’actualité locale, il anime une émission… dont il paie le temps d’antenne à son employeur! « Pour animer mon émission, j’ai dû trouver des commanditaires pour qui je fais de la publicité. C’est une façon de m’assurer un revenu plus raisonnable. » Une pratique plutôt courante dans les radios haïtiennes.

Les moyens du bord

Pénurie de stylos, de cartes d’appel, de postes téléphoniques, d’ordinateurs, d’accès internet, de ressources documentaires, de moyens de transport, de matériel technique… la liste est sans fin. Plusieurs journalistes de la radio rédigent leurs bulletins de nouvelles à la main et utilisent encore des magnétocassettes au son effroyable en ondes.

Les maigres salaires sont investis dans l’achat de matériel. Évelyne, qui travaille pour une agence de presse en ligne, s’est ainsi procuré un petit magnétophone, à ses frais : « On m’avait promis de m’en envoyer un, ainsi qu’un ordinateur portatif. » Elle souligne tout de même que son employeur, à qui elle transmet ses informations par téléphone, lui fournit assez de cartes d’appel.

Avec un minimum de ressources, c’est un minimum d’effort qui peut être fourni par les journalistes. Souvent affectés aux conférences de presse plutôt qu’à une recherche sur des sujets qui nécessitent plus d’investissements, les médias sont truffés des annonces faites par les grandes organisations, celles qui peuvent se payer une conférence de presse. Avec buffet, puisque ce sera parfois le repas principal d’un journaliste. Les conversations entre collègues portent souvent sur les comparaisons entre les divers buffets.

Trop de conférences de presse, et une information réduite à un seul point de vue, souvent commenté. Il y a beaucoup d’opinion dans la presse haïtienne. « On investit le minimum dans les journalistes, qui ne font pas de l’information, mais de l’institutionnel », s’insurge le chef du bureau de l’AFP. Selon lui, il est presque inimaginable de penser que les médias électroniques, concentrés à Port-au-Prince, déboursent les sommes nécessaires à la réalisation de reportages dans les villes plus éloignées. Quelques efforts ont tout de même été constatés récemment dans la presse écrite. Mais c’est l’exception plutôt que la règle.

Il faut travailler fort pour remplir ses pages. Ainsi, on ne peut faire qu’une seule entrevue par jour, puisque l’état du transport en commun nécessite parfois une journée entière pour rencontrer un interlocuteur. Il faut aussi quitter la rédaction avant la tombée du jour, par prudence. Les conditions ne sont plus aussi dangereuses qu’elles l’étaient, mais restent difficiles. Les vieux routiers connaissent les pièges à éviter, mais sont constamment sur leurs gardes. Ainsi, relater une histoire d’inceste ou un crime exige de biffer les noms pour diminuer les risques de représailles.

Publireporters

Les journalistes deviennent malgré eux des porte-parole. Des organisations non gouvernementales ou dépendantes de l’État les invitent parfois à couvrir des conférences de presse « rémunérées ». Au quotidien, les organisations ou les acteurs économiques offrent des ristournes à ceux qui couvriront leur nouvelle, soulevant la question du conflit d’intérêts et de l’impartialité des journalistes. « On aimerait pouvoir mieux encadrer nos journalistes », déclare un rédacteur en chef sous le couvert de l’anonymat. « Je sais que la corruption existe. Mais ce n’est pas moi qui décide des conditions de travail », conclut-il en haussant les épaules, impuissant.

Les journalistes sont donc sollicités directement sur leur lieu de travail pour produire des articles à saveur de publireportage : lancement de nouveaux produits, ouverture ou expansion d’entreprises commerciales, anniversaires d’institutions privées, presque tout peut faire l’objet d’un reportage. Surtout quand l’argent est mis sur la table. Quelques journalistes ressemblent ainsi à de véritables gens d’affaires, d’où la perception que certains médias sont plus des commerces que des diffuseurs d’information au service du public.

Les journalistes aimeraient réclamer haut et fort de meilleures conditions de travail. Mais trouver un emploi en Haïti est déjà un exploit. Prendre le risque de le perdre? Un choix difficile, d’autant que la syndicalisation est nulle. Ils sont complètement démunis devant leurs employeurs. Dans ce pays sans loi, les licenciements n’ont pas besoin de justification. En apparence, peut-être, mais, dans les faits, tous les coups bas sont permis. Et les deux parties ne le savent que trop bien.

Le journaliste québécois André Lachance forme les journalistes haïtiens sous les auspices du projet Réseau Liberté, financé par l’Agence canadienne de développement international. Il se désole de voir tant de talent se perdre. « J’ai côtoyé bien des journalistes talentueux, mais ce sont les difficultés avant tout qui entravent leur travail. » Comment lire le soir sans électricité quand c’est son seul temps libre, faire des recherches sur le web quand il y a une file d’attente devant les ordinateurs, communiquer avec des intervenants quand un culte du secret les bâillonne. Comment, surtout, travailler à ses frais, d’autant plus qu’aucune compensation n’est offerte lorsqu’on se prend une balle en cours de reportage?

Pourtant, parler de ces conditions est un risque à prendre en Haïti. André Lachance en sait quelque chose. Lors de la publication d’un texte décrivant les conditions déplorables du journalisme dans la patrie de Dany Laferrière, il s’est retrouvé au cœur d’une controverse qui a fait couler beaucoup d’encre, en janvier dernier. Un texte dressant un portrait réaliste de la presse haïtienne lui a valu des critiques enflammées. Il a été accusé de racisme et de condescendance, et le ciel s’est déchaîné sur le formateur de Réseau Liberté. Mais, dans les coulisses, les journalistes haïtiens étaient plutôt heureux. « Ce qu’il a écrit, c’est vrai. C’est juste que, nous, on ne peut pas le dire », a dit un jeune journaliste, à l’instar de nombre de ses collègues.

mardi 29 janvier 2008

Qui protège le corps des femmes ?

Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti

Dans quelques semaines, des femmes se feront charcuter sur la table de charlatans improvisés en avorteurs. Dans quelques mois, d’autres femmes, à peine capables de s’alimenter, accoucheront plutôt d’une bouche supplémentaire à nourrir. Des conséquences de ces parties de jambes en l’air carnavalesques. Tout le monde est au courant de ces catastrophes à venir, mais personne ne pense à les prévenir.

Une fois de plus, cette année, les autorités concernées passent à côté du problème. Durant la période carnavalesque, les ébats sexuels seront toujours aussi innombrables et les imprudences se compteront encore par centaines. Aucun ministère n’a dit un mot là-dessus. Pas de sensibilisation à l’utilisation de préservatifs. Pas de promotion de la contraception féminine. Pas de mises en garde contre les grossesses non désirées. Pourtant, l’absence de contraception est l’une des principales raisons de l’avortement.

Dans l’attente de leur manne, les charlatans doivent même se réjouir. Rien ne sera fait pour les empêcher de commettre leurs crimes. Des femmes anxieuses viendront par dizaines cogner à leur porte pour se débarrasser à n’importe quel prix de leur fœtus. Infliger des sévices à leurs corps, voilà ce que ces profanes s’apprêtent à faire. Ces pratiques clandestines dévoilent une vérité : le droit à l’avortement est un choix au-dessus de toute loi. À quoi bon l’ignorer ?

L’avortement, une réalité ici comme ailleurs

Une étude publiée le 12 octobre 2007 par des instituts de recherche américains, en partenariat avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), démontre que les femmes sont tout aussi susceptibles d’avoir recours à l’avortement dans les pays où il est interdit que dans ceux où il est légal.

Dans cette étude des évolutions de l'avortement entre 1995 et 2003, les experts relèvent que les taux d'avortement sont pratiquement égaux dans les pays développés que dans ceux en développement. D’un autre côté, plus de la moitié de ces interruptions volontaires de grossesse sont réalisées dans des conditions dangereuses. Sans grande surprise, 97 % de ces avortements à risques sont pratiqués dans les pays pauvres.

Qui enquête sur cette crise de santé publique en Haïti ? Qui tente d’apporter une solution à cette atrocité au niveau des droits de l’Homme ? L’approche du carnaval aurait été un moment propice pour lancer une campagne de sensibilisation, surtout quand on sait que le taux d’avortement augmentera en flèche après les festivités.

Le droit à l’avortement est une question sensible dans toutes les sociétés. Pas plus tard que lundi, la presse canadienne a soulevé à nouveau ce débat avec des médecins et des spécialistes, 20 ans après la décriminalisation de l’avortement par la Cour suprême du Canada.

Mais rester muet face à ce problème donne les résultats qu’on connaît : les femmes haïtiennes, tout comme celles des autres pays en développement, ne sont nullement protégées et leurs corps subissent les pires calomnies. Elles risquent leur santé et leur vie parce que trop de gens, ceux qui doivent changer les choses, gardent les yeux fermés sur leur sort.

Des naissances sans contrôle

Certaines femmes mèneront leur grossesse « de carnaval » à terme. Sans savoir comment prendre soin de leur nourrisson. Sans moyens, souvent, elles s’en débarrasseront. Les corps de ces innocents seront retrouvés noyés dans des cours d’eau ou abandonnés dans des bennes à ordures. Qui peut dire combien d’entre eux seront enterrés, assassinés, incinérés ? Parce dans un pays où les registres d’état civil existent à peine, tous les scénarios, aussi scabreux soient-ils, sont possibles.

Au carnaval, la débandade, la débauche et le besoin de luxure n’ont pas de sexe. Les femmes enfilent leurs petites tenues, d’un bout à l’autre du monde. Toronto, Brésil, Espagne… Peu de gens cachent leur intention de se vautrer dans les plaisirs de la chair. Mais ici, les conséquences de ces comportements libertins sont abominables.

Quelqu’un doit y penser.

vendredi 18 janvier 2008

La DGI se paie-t-elle la tête des contribuables?

Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti

Les employés de la Direction générale des impôts (DGI) ne sont pas reconnus pour leur courtoisie. Comme dans bien d’autres établissements haïtiens, la notion de service est inexistante dans cette institution. Et pour cause : sa qualité ne semble pas être une priorité ni même une préoccupation. Un constat établi sur la foi des propos tenus par le porte-parole de la DGI, M. Murray Lustin Jr.

Frantz se présente tôt à la DGI, vers 9 h a.m. De passage en Haïti - il réside aux États-Unis - il en profite pour renouveler sa plaque d’immatriculation. À son entrée dans un bureau, 13 employés sont à leur poste. À son grand étonnement, la plupart d’entre eux déjeunent et jasent. Il attendra ainsi 15 minutes avant qu’un employé daigne lui accorder son attention. « Je ne peux pas croire à la façon dont j’ai été ignoré par tous ces employés, alors que j’étais là pour payer des taxes », raconte-t-il, offusqué.

Questionné au sujet de ces employés qui déjeunent à leur bureau en présence des contribuables, le porte-parole de la DGI, M. Murray Lustin Jr, explique ainsi ces écarts de conduite : « L’heure régulière des pauses, ce n’est pas 9 h. Elles sont plutôt entre 12 h et 1 h. Mais je doute qu’il y ait un pourcentage significatif d’employés qui agissent de la sorte. Ce ne sont certainement que des cas isolés. Et depuis des mois, un projet de cafétéria traîne. J’espère qu’il se concrétisera enfin. Pour l’heure, les employés n’ont pas d’autres endroits pour manger ».

Muni du document nécessaire au paiement de son immatriculation, Frantz se rend ensuite à la caisse. Deux caissières assises à leur comptoir discutent d’elles-mêmes… pendant 15 minutes ! Après s’être livrées à cette activité de la plus haute importance dans le cadre de leur fonction, l’une d’elles reçoit enfin Frantz. « La caissière n’avait pas assez de monnaie dans sa caisse et elle m’a demandé de sortir pour acheter quelque chose à un vendeur ! » Doublement insulté, Frantz lui dit de garder la monnaie et de simplement effectuer le paiement. Ce qu’elle refuse avec obstination. Elle décide alors de mettre fin à la transaction.

Un contribuable, compatissant au malheur de son semblable, offre alors à Frantz de changer son argent. Il peut donc conclure sa transaction. « Le plus incroyable dans cette histoire, c’est le manque de respect des employés de la DGI. Ils ne semblent pas comprendre que sans nous, les contribuables, ils n’auraient pas d’emploi. Il est grand temps qu’ils comprennent qu’ils sont là pour nous servir, et non le contraire ! Et puis, où sont les superviseurs ? Qui s’assure que les employés travaillent », se demande-t-il.

Le porte-parole de la DGI défend ses employés : « Au moment de débuter la journée et de démarrer les opérations, les caisses sont vides. L’argent est déposé le jour d’avant à la banque. La DGI n’a pas d’autonomie financière ». Très bien. Mais n’y a-t-il pas de façon de corriger cette situation fort déplaisante pour les contribuables ? « Je vous ai dit ce que j’avais à vous dire, madame. »

Pauvre Évelyne !

Évelyne arrive tôt à la DGI. C’est la 5e fois en un mois qu’elle vient chercher le reçu des impôts fonciers qu’elle a payés. La responsable de son dossier l’accueille, la bouche graisseuse et remplie, et la fait patienter, le temps de terminer son déjeuner. Ensuite, elle prend une légère pause - elle s’assoit à son bureau et regarde autour d’elle, je me demande bien ce qu’elle fait ! - avant de rejoindre enfin la contribuable.

« Vous savez, dit-elle, j’ai essayé de contacter la personne pour le reçu, mais je n’arrive pas à la rejoindre. J’aimerais bien l’appeler maintenant, mais je n’ai pas de carte sur mon téléphone. Pouvez-vous me prêter le vôtre ? » Une employée de l’État qui demande à une contribuable de lui prêter son téléphone ? Le bureau n’en est pas équipé ? Quel manque de professionnalisme ! Mais pas pour M. Lustin, à qui le cas a dû être exposé à plusieurs reprises en raison de son apparente complexité (?) : « Je ne vois pas le lien entre le téléphone et le reçu ».

Entre-temps, une jeune fonctionnaire attire mon attention. Elle semble s’ennuyer à mourir. Elle ouvre et ferme des fenêtres sur son écran d’ordinateur. Une idée de génie semble alors lui traverser l’esprit : elle ouvre la section des jeux et commence son boulot. Jouer au solitaire. Qui n’aimerait pas être payé, avec les fonds publics, pour passer son temps à jouer aux cartes ? Parmi la quinzaine d’employés dans le bureau – très en désordre, avec des centaines de documents écornés qui s’empilent -, 3 déjeunent, 2 travaillent et les autres se tournent les pouces. Témoin de ma surprise, Évelyne tente de me rassurer : « C’est toujours comme ça. Pas besoin de s’étonner. S’ils travaillaient, là, il y aurait matière à surprise ».

Pauvre… de moi !

Pour les besoins de cette enquête, je me rends à la DGI me procurer un numéro d’identification fiscal (NIF). Deux préposées sont postées à l’entrée. L’une d’elle parle dans son portable - sa conversation sur le rhum semble follement passionnante - et me réfère à sa collègue en la pointant d’un doigt impatient. Est-il normal qu’une employée ne m’offre pas de service parce qu’elle est occupée à tenir une discussion qui n’a rien à voir avec son travail ? M. Murray semble croire que ce n’est pas un problème : « À ma connaissance, les portables ne sont interdits qu’au volant ».

Après avoir été accueillie par un gardien qui ne savait visiblement pas ce qu’est un NIF, pressée par deux gardiens nerveux dans une file d’attente et bousculée par les va-et-vient continuels de vendeurs de « collations », je me retrouve enfin devant le fonctionnaire qui débutera le processus d’attribution de mon NIF. Entre quelques appels téléphoniques personnels, il remplit le questionnaire nécessaire. Et je passe à un autre fonctionnaire, responsable de contre-vérifier les informations.

À ma grande stupéfaction, celui-ci s’arroge le droit de raturer ma nationalité canadienne pour la remplacer par celle haïtienne. « Monsieur, dis-je calmement, vous voyez bien qu’il est inscrit dans mon passeport que je suis née à Montréal et que je suis Canadienne. » « Madame, vous êtes en Haïti, alors vous êtes Haïtienne », me répond-t-il, sans lever les yeux vers moi. « Mais monsieur, insistai-je, je ne vis pas en Haïti. Vous voyez bien sur mon passeport que je vis à Montréal et que je viens occasionnellement au pays. » Et le dialogue de sourds se poursuit jusqu’à ce que, furieux et contrarié, il m’attribue à nouveau ma nationalité légale.

Qu’en dit M. Lustin ? « Selon la Constitution haïtienne, si vous êtes née de parents haïtiens, peu importe dans quel pays, vous êtes Haïtienne. » Le fonctionnaire ne m’a rien demandé. N’est-ce pas une erreur ? « C’est normal d’être tatillon, surtout si le fonctionnaire a un doute. » Tatillon signifie : être attaché aux détails des règlements. Est-ce le cas ici, quand le fonctionnaire s’approprie un pouvoir décisionnel, sans consulter le passé de la principale intéressée ? « Nous avons un département juridique au 3e étage pour ces histoires de conflit de nationalité. » Certes, mais je parlais du service.

Au terme de notre entretien, le porte-parole de la DGI me lance, comme une menace : « Je me souviens exactement de tout ce que je vous ai dit, madame ». Et je n’ai travesti en rien vos propos, M. Lustin.

Je laisse le soin aux lecteurs et aux contribuables d’apporter une conclusion à l’état du service à la clientèle à la DGI. Et, surtout, je vous laisse juger de l’attitude de cette institution à votre égard.

mercredi 9 janvier 2008

Le sida n'existe pas à Aquin*

Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti

Plusieurs jeunes Aquinois nient l’existence du sida. D’autres aimeraient avoir plus d’informations au sujet de cette maladie. Les propos recueillis auprès d'un échantillon de jeunes sont à tout le moins inquiétants. Qui sera concerné par leur sensibilisation en région éloignée ?

La question « Croyez-vous que le sida existe » a provoqué un malaise chez bien des jeunes d’Aquin. Plusieurs d’entre eux ont fui du regard, baissé la tête ou fixé un point invisible. Ils ont quand même répondu à la question. Survol de leurs propos :

Marc-Antoine, 27 ans, désinvolte : « Je n’ai jamais vu quelqu’un de mon entourage mourir du sida. On dit que c’est quelque chose de politique. Je crois qu’on parle de cette maladie pour vendre plus de préservatifs « Pantè ». À Aquin, je suis persuadé que le sida n’existe pas, mais dans les endroits où les étrangers vont et viennent, comme à Miragoâne et à Port-au-Prince, c’est possible. »

Merlin, 27 ans, très sûr de lui : « Je n’y crois pas à 100 %. Par contre, j’ai l’impression que c’est une maladie qu’on utilise pour faire de l’argent. Il y a l’Armée du Salut de Fonds-des-Nègres qui décèle régulièrement des cas de sida. Après, ces gens vont voir d’autres médecins qui leur disent que c’est faux. Je suis certain que ces spécialistes de l’Armée du Salut ont des quotas à remplir. Plus de sidéens, plus d’argent. Je sais tout de même que la poudre de sida existe. Quand quelqu’un est malade et a la diarrhée, on lui lance la poudre de sida et il aura une infection mortelle. Sa peau commencera à avoir des galles et il ne se remettra jamais de son infection. Et puis, il n’y a pas vraiment de sensibilisation faite au sujet du sida en province. »

Mo Léon, 26 ans, analphabète : « Je ne crois pas que le sida existe. Je n’ai jamais vu quelqu’un atteint de cette maladie ou en mourir. Je ne sais pas comment on l'attrape, mais tant qu’elle ne se trouve pas dans des produits chimiques, je ne peux pas l’avoir. Cette maladie vient de l’étranger et je ne pourrai jamais tomber dedans. Je ne suis pas une personne frivole, donc pas de risques pour moi. »

Judith, 26 ans, se préparant à aller à une fête : « Je crois que ça existe. C’est d’ailleurs pourquoi je ne mange jamais dans la rue. Des gens qui ont le sida pourraient mettre quelques gouttes de leur sang dans la nourriture pour transmettre leur maladie à des innocents. Les Haïtiens sont tellement méchants. Oui, ça doit exister. »

Mackenley, 25 ans, éloquent : « À peu près, je peux dire que non, je n’y crois pas. D’abord, il arrive souvent qu’on dise à des gens qu’ils ont le sida et ils vont voir d’autres médecins qui leur disent que c’est faux. Et je crois que la pensée agit beaucoup sur la santé. Si on apprend à une personne qu’elle va mourir, comment croyez-vous qu’elle va se sentir ? Mal, et elle va se laisser aller pour finir par mourir. Par contre, il y a des gens qui acceptent la maladie et qui peuvent vivre longtemps. Une personne qui a le sida peut soit mourir soit vivre très longtemps. Comment croire à cette maladie avec de tels paradoxes ? »

Esther, 24 ans, je-m’en-foutiste : « Bon, je crois que ça existe. Mais je ne sais pas. J’ai déjà fait le test deux fois. La première fois, c’est parce qu’il y avait des prises de sang à l’hôpital d’à côté, et la seconde fois, c’est parce que j’ai senti que quelqu’un m’avait piqué avec quelque chose et j’ai eu peur. On dit de faire des tests, alors je fais des tests. Et puis, imaginons que j’ai le sida, qu’est-ce que ça change puisque je dois mourir de toute façon ? Je me résignerais à mon sort. »

Myrlène, 22 ans, délirante (?) : « Non, je ne crois pas à cette chose. Je n’ai jamais vu personne souffrir de cette soi-disant maladie. Mais je crois à la magie noire. On m’a raconté qu’il y a des bottes qui marchent parfois seules dans les rues ou des brouettes qui se promènent sans personne pour les tenir. Ça, ce sont des trucs sérieux. Je n’ai jamais assisté à ces phénomènes, mais je sais qu’ils sont vrais. Et il arrive aussi qu’on flashe des personnes pendant la nuit. Ça veut dire qu'il y a la mort dans l'air. Je te jure, c’est vrai ! Attention ! Mais le sida, franchement, c’est des conneries. Et puis si je l’attrapais, tu peux être sûre que je le donnerais à plein d’hommes. Je ne vois pas pourquoi je mourrais toute seule ! »

Miliane, 22 ans, fortement embarrassée : « Je crois que ça existe, mais je ne sais pas. On en parle, mais je ne l’ai jamais vu. »

Gilner, 22 ans, décontracté : « Je crois que c’est possible que le sida existe, mais comme je n’ai jamais vu de personnes atteintes de cette maladie, je ne peux pas en être convaincu. Tout de même, à Aquin, je suis sûr que ça n’existe pas. Si je me protège quand j’ai des rapports sexuels, c’est uniquement parce que je ne suis pas prêt à avoir un enfant, mais pas pour éviter d’attraper le sida. Madame, croyez-vous que ça existe, vous ? »

Jonas, 21 ans, bon vivant : « Je crois que le sida existe, mais je ne crois pas totalement à cette maladie. Si un sidéen s’essuie avec une serviette, est-ce que je peux attraper le sida ? Quoi qu’il en soit, si je suis au courant que quelqu’un a cette maladie, je vais le fuir, c’est sûr. Je ne mangerai pas ses restes de nourriture et je ne partagerai rien avec lui. »

Charloune, 19 ans, avec un mal de tête : « En juin dernier, à Port-au-Prince, j’ai été dans un programme organisé par une église. On y parlait du sida. Il y avait plusieurs personnes atteintes de cette maladie dans la salle. Depuis ce jour, je crois que le sida existe. Avant, je n’y croyais pas du tout. Mais de voir toutes ces personnes normales, et souvent belles, souffrir de cette maladie, ça m’a ouvert les yeux. »

Stanley, 17 ans, dont les propos mériteraient d’être placés sous silence : « Non, je n’y crois pas. On nous a présenté un film à l’école il y a quelques semaines et on nous en parlé, mais bof. Je crois que le sida s’attrape par des microbes. J’ai aussi entendu dire qu’une dame a habité avec un chien et que c’est ainsi qu’elle a attrapé le sida. On m’a aussi dit qu’un Haïtien a habité avec un Blanc qui lui a transmis la maladie. »

Un jeune cycliste, curieux : « Oui, le sida existe. Mais j’aimerais avoir plus d’informations dessus parce que je n’en sais pas beaucoup. Pouvez-vous m’en donner, svp ? »

Comment expliquer une telle ignorance ?

Le sida demeure une énigme pour bien des jeunes Haïtiens. En province, le manque d’accès à l’information semble donner lieu à des croyances qui dépassent tout entendement. Une fois de plus, les citadins sont favorisés par la sensibilisation faite par divers organismes. Qui pense à s’établir dans les provinces pour écouter les jeunes et les renseigner ? Vu leur niveau considérable d’ignorance, des séminaires ponctuels ne suffiront visiblement pas à venir à bout de telles convictions.

Les jeunes se plaignent de ne pas bénéficier de la gratuité des condoms, comme à certains endroits dans la capitale. L’un d’eux, Merlin, a soulevé le problème de la concentration des services à Port-au-Prince. « Tout se passe dans la capitale. Nous, ici, on ne sait rien, on ne nous dit rien. On est laissés à nous-mêmes. »

Le sida n’a pas de prédilection géographique. Ce virus est partout. Et la sensibilisation ? Est-elle aussi en tous lieux ?

* Aquin est une petite ville d'Haïti située dans le sud.

vendredi 30 novembre 2007

Laissez les femmes se dénuder !

Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti

Les femmes qui se déshabillent dans les productions artistiques et publicitaires font généralement ce choix de plein gré. Pendant que le ministère à la Condition féminine et aux droits des femmes s’inquiète de plus en plus des stéréotypes sexuels véhiculés par les médias, des milliers de femmes continuent de crever de faim, d’enfanter à la chaîne, d’être analphabètes et d’être victimes de violence. Où sont les priorités ?

Une campagne de sensibilisation contre l’exploitation du corps de la femme est lancée. Des séances de formation seront même dispensées aux patrons des médias, aux journalistes culturels et aux réalisateurs de vidéoclip. Tous des gens qui ont le ventre plein chaque jour, qui ont un abri au-dessus de la tête et qui ont le temps - et les moyens - de s’adonner à ces « amusements ».

Aujourd’hui, entre Delmas 79 et 75, une femme est assise à même le trottoir, les seins dehors. L’un de ses mamelons a disparu sous une croûte jaunâtre et blanchâtre qui recouvre une partie de son sein et qui semble la faire souffrir et l’incommoder. Elle a choisi d’exposer ses meurtrissures à la face des passants pour crier son besoin d’aide. Pendant ce temps-là, des femmes dévoilent leur poitrine par pur plaisir ou par fierté d’être si bien pourvues par la nature.

Un peu plus loin, à la station de Delmas 65, une femme visiblement malade et aux prises avec des douleurs est malhabilement soutenue par deux hommes. Elle peine à tenir debout. Ses « ambulanciers » improvisés l’emmènent à l’hôpital dans l’inconfort d’une camionnette publique. Il n’y a pas de service de transport adapté à sa condition. Sur toute la longueur du boulevard, des femmes marchent en traînant derrière elles des enfants aux cheveux roussis par la malnutrition.

Dans toutes les rues, les femmes se démènent pour recueillir quelques gourdes pour nourrir leur famille. Sous le soleil toujours cuisant, elles portent de lourdes charges sur leur tête et parfois même des glacières. À la maison, que dis-je, dans leurs taudis, elles doivent encore cuisiner, s’occuper des enfants et de leur mari qui, trop souvent, les maltraite. Il y a même des fouets, des « rigoises » - pardonnez-moi, j’écris mal le créole -, qui sont destinés aux femmes. Un marchand en vendait sur la place du Champs de Mars.

Des mesures, dit-on

Les femmes victimes de viol et d’agressions sexuelles se verront octroyer des certificats médicaux gratuits « dans les meilleurs délais », a assuré mardi la directrice de la protection de la défense des droits des femmes, Denise Amédée. Les délais ne sont-ils pas plus urgents que ceux du lancement d’une campagne de sensibilisation ?

Une ligne téléphonique disponible 24/24 sera opérationnelle en janvier 2008 pour aider les victimes de violence. On leur offrira un service d’assistance et de conseils. Leur donnera-t-on aussi les moyens de fuir leur foyer de violence ? A-t-on prévu des lieux pour les recevoir et les protéger contre leurs bourreaux ? Et ceux-là, qui va les éduquer à cesser de traiter leurs femmes comme des moins-que-rien ? Qui va leur apprendre à respecter la mère de leurs enfants ?

Les jeunes femmes peuvent bien se dénuder si ça flatte leur égo. Leur attitude ne devrait pas ébranler les gens plus que la misère de ces autres femmes dignes qui mènent un combat quotidien pour vivre mieux. Les pays occidentaux peuvent se permettre de s’attarder sur ces problèmes. Leurs citoyens vivent décemment, leurs sociétés évoluent, leurs richesses sont innombrables. Que dire d’Haïti ?

jeudi 22 novembre 2007

Sexualité canine et sida chez les jeunes : un lien douteux

Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti

Dans le livre Biologie humaine destiné aux élèves de 3e et de 1re des écoles haïtiennes, on peut lire comme conseil dans la section sur la prévention du sida : « (…) les gens doivent cesser de se comporter comme les chiens, en faisant l’amour à chaque fois qu’ils en ont envie. ». Voilà exactement le genre de propos dont les adultes responsables de jeunes devraient s’inquiéter, surtout dans la lutte contre un problème aussi grave que la transmission du sida.

Selon les données de l’UNICEF, la moitié des 5 millions de nouvelles contaminations du sida survenues en 2002 a frappé les jeunes. Aussi, plus d’un tiers des personnes séropositives sont âgées de 25 ans et moins. L'Organisation mondiale de la Santé affirme quant à elle que plus de 100 millions d'infections sexuellement transmissibles sont diagnostiquées chaque année chez des jeunes de moins de 25 ans.

Depuis longtemps, le monde entier est exposé à la diffusion des attitudes permissives de l’Occident envers la sexualité, exprimées à voix haute depuis les années 70. À Port-au-Prince, les copieurs de DVD, surtout des jeunes, vendent des films pornographiques à n’importe quel coin de rue. Plusieurs cybercafés, de la capitale aux provinces, affichent des mises en garde interdisant l’accès aux sites pornographiques dont les jeunes hommes sont particulièrement friands. L'incitation au sexe est partout.

Récemment, la Chine conservatrice a dû faire face à une révolution sexuelle chez les jeunes. Une jeune Chinoise a déclaré à un quotidien : « Le seul divertissement de mes parents provenait des films révolutionnaires, ainsi ils étaient très conservateurs concernant le sexe. Ma génération, nous voyons tout, de partout, et nous avons faim de nouvelles expériences. ». Incidemment, les taux de maladies transmissibles sexuellement ont considérablement augmenté, avec des infections du VIH croissant plus rapidement parmi les jeunes de 15 à 24 ans.

Essayer de contrôler la sexualité en prônant l’abstinence est une stratégie qui a démontré ses faiblesses et son manque de proximité avec la réalité. Tenter de dégoûter les jeunes Haïtiens en assimilant leurs relations sexuelles à celles de la race canine est une pratique désuète et hautement condamnable. Surtout quand des études démontrent clairement qu’ils commencent leur vie sexuelle très tôt.

Une analyse situationnelle réalisée par l’Institut haïtien de l’enfance en 1999 a montré que 60 % des garçons et 30 % des filles avaient eu leur première relation sexuelle avant 15 ans. Dans l’enquête de surveillance comportementale réalisée par le projet IMPACT en 2000, 66 % des garçons et 46 % des filles de 15 à 19 ans avaient déjà eu une expérience sexuelle. Avec des données aussi révélatrices et dans un tel contexte, y a-t-il lieu de prétendre que le prêche du puritanisme est approprié ?

Sur le terrain

Le travail des intervenants modernes et conscientisés en est un de sensibilisation. Les mythes sur la transmission du sida sont coriaces chez les jeunes. Selon l’enquête Mortalité, morbidité et utilisation des services menée en 2000, 93 % des jeunes de 15 à 19 ans et 80 % des jeunes de 20 à 24 ans ne croient pas qu’ils courent le risque d’attraper le sida. Le problème est extrêmement sérieux. À ne pas prendre à la légère.

Un jeune de 24 ans à qui on a demandé comment il se protège contre les maladies vénériennes a répondu : « Ces choses-là (lire, ces maladies-là) ne sont pas pour moi. ». Aucune mention de ses moyens de protection réels, comme le condom ou les tests de dépistage entre partenaires. Chaque année, le sida empoisonne la vie de milliers de ses confrères et consœurs, mais lui, il est immunisé contre ce fléau. C’est simple, il l’a dit lui-même, cette maladie n’est pas pour lui. Et, pire, il est convaincu de ce qu’il affirme, comme les 80 % des jeunes de son âge qui ne croient pas courir le risque d’attraper le sida…

Malheureusement, ce jeune - et tant d’autres - fait déjà partie du groupe qui est le plus difficile à sensibiliser. Selon l’UNICEF, il est plus facile d’inculquer aux adolescents des comportements qui ne mettent pas leur santé en danger que de modifier des comportements déjà à risque. Cet organisme dit encore qu’il a été prouvé partout dans le monde que lorsque les jeunes hommes et femmes possèdent les outils et ont les moyens d'adopter des comportements sans danger, la propagation du sida ralentit, voire même diminue. Associer les relations sexuelles des jeunes à celles des chiens n’est ni un outil ni un moyen.

Les jeunes ont besoin d’être éduqués. Le manque d’information sur le VIH est une barrière qui les empêche d’adopter un comportement sexuel sécuritaire. Et que souhaitons-nous en tant que société ? Fermer les yeux et laisser les jeunes aller au-devant de cette maladie dont ils ignorent les conséquences ? Ou plutôt les prévenir de ce qui les attend s’ils ne font pas attention ?

Les écoles sont des lieux privilégiés pour dialoguer avec les jeunes et les instruire des réalités qui entourent le virus du sida. Le livre Biologie humaine distribué par Smelca Production entrave cet échange avec une remarque aussi déplacée qu’inutile. Pour le respect de nos jeunes et de leur vulnérabilité face à cette maladie, cet ouvrage devrait être repensé. Et tout obstacle mis en travers du travail de sensibilisation fait auprès des jeunes devrait être dénoncé.

mercredi 14 novembre 2007

Le code de la route sera-t-il appliqué un jour ?

Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti

Le Code de la route haïtien est semblable à n’importe quel code routier international. Les usagers de la voie publique, plus particulièrement les conducteurs, y sont invités à respecter un ensemble de lois et de règles de civisme et de savoir-vivre. Fort bien. Mais sur nos routes et dans nos rues, qu’en est-il vraiment ?

Exceptionnellement, le boulevard est plutôt dégagé en ce magnifique après-midi ensoleillé. Un jeune clochard traverse lentement « l’autoroute » à la hauteur de Delmas 48, indifférent à la Jeep qui arrive à vive allure. Le conducteur, qui n’a même pas la décence de ralentir, lui fonce dessus. Impuissante, je vois le jeune homme être heurté par le pare-choc du bolide. Autour de moi, personne ne réagit. Ça doit être normal de frapper un piéton.

Quelques jours plus tôt, un chauffeur, lui aussi pressé, de toute évidence, frappe un enfant. Furieux, il sort la tête de sa voiture et crie : « Mais qu’est-ce qu’il fait dans la rue celui-là ? Il ne va pas à l’école ? ». Deux jeunes Québécois assistent à la scène, scandalisés par la brutalité du chauffeur.

Des infractions passibles de pénalité ?

Dans toutes les rues d’Haïti, chaque jour, c’est la cacophonie. Tout le monde klaxonne à qui mieux mieux. On tourne, on klaxonne, on avance, on klaxonne, on hésite, on klaxonne, ça nous tente, on klaxonne. Pourtant, le Code de la route prévoit une contravention à quiconque « utilise son avertisseur sans raison valable ». Peut-être y a-t-il des nuances à saisir entre ce qui est valable et ce qui ne l’est pas ?

Le 4 juillet dernier, deux policiers arrêtent le véhicule dans lequel je prends place. Mon chauffeur m’annonce qu’on lui réclame 400 gourdes parce qu’il a commis une infraction : sa camionnette n’a pas de rétroviseur. S’il ne paie pas, son véhicule sera saisi. C’est vrai, le code interdit de « circuler avec un véhicule en mauvais état ». Je serais curieuse de savoir combien de ces véhicules sont saisis quotidiennement.

Dans la section des infractions les plus courantes, le code prévoit même une contravention à ceux qui « surchargent leur véhicule ». Sur la place du Champs de Mars, des instructeurs d’auto-écoles transportent parfois 6 passagers dans un véhicule de 5 places. Et que dire des camionnettes de transport public chargées à ras bord ? Et des petits taxis que leurs propriétaires transforment, au besoin, en « camions de déménagement » ?

Saviez-vous que « manquer d’égard à un passager » est passible d’amende ? Que tous ces chauffeurs des transports publics si peu aimables et prodigues d’injures se le tiennent pour dit ! J’apprends aussi qu’il est défendu de « réclamer un prix plus élevé que celui prévu par le tarif officiel ». Voilà un dernier point qui devrait être connu de tous les touristes. Pour toutes les fois où les chauffeurs m’ont fait débourser 10 gourdes au lieu des 5 réglementaires…

Et, conducteurs, soyez maintenant vigilants ! Une contravention vous pend au nez si vous « conduisez un véhicule dégageant trop de fumée ». N’avez-vous pas constaté comme il y en a des milliers qui circulent dans l’aire métropolitaine ? Je tremble à la seule pensée d’être prise au volant d’un tel véhicule, tellement la police routière haïtienne est à l’affût du moindre écart de conduite.

Et comment passer sous silence ce non-respect de la signalisation routière ? Au moins, ce phénomène peut s’expliquer assez facilement : à la vitesse où l’on conduit ici, qui a le temps de voir ces affichettes ? Puisqu’elles ne servent à rien, qu’on les enlève une fois pour toutes ! Au fait, il paraît que la MINUSTAH a lancé une campagne sur la sécurité et la conduite routière en septembre. Je me demande bien pourquoi. Y aurait-il quelque chose à changer dans les comportements sur la route ?

Maintenant, j’ai besoin d’un éclaircissement : quelqu’un peut-il bien me dire si le Code de la route haïtien a toujours cours légal ou si ce n’est qu’un ouvrage folklorique ?

mardi 30 octobre 2007

Les banques méprisent-elles le capital client?

Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti

Plus d’une cinquantaine de clients d’une grande banque de la place a manifesté, vendredi matin, son impatience : il n’y avait que trois caissiers à leur service. Une étudiante, dont le début des cours approchait, a fulminé contre la lenteur désespérante du service : « Je suis sûre que dans les pays étrangers on est mieux traités ! »

En attendant de rencontrer les dirigeants des institutions bancaires, je fais part, à chaud, de mes propres expériences avec leurs services à la clientèle.

« Bonjour, madame, dis-je avec un grand sourire. J’aimerais ouvrir un compte. » Sans prendre la peine de me répondre ni même de lever les yeux de ses paperasses, la préposée à l’accueil d’une succursale de la Unibank m’indique du doigt le bureau du service à la clientèle. Indignée par son inattention, surtout par son impolitesse, je me rends tout de même à l’endroit désigné.

La préposée qui me reçoit - en mastiquant un chewing gum rouge qui détonne sur sa langue rosâtre - se contente, sans jamais daigner m’accorder le moindre sourire, de remplir un formulaire. Elle ne tente rien pour me vendre des produits bancaires correspondant à mon profil. À moi de poser toutes les questions. Une fois les formalités administratives complétées, elle m’invite à me rendre à la caisse pour faire un premier dépôt.

Alors que je fais la queue depuis quelques minutes au guichet, un client se faufile devant moi sous les yeux de la caissière. Son geste grossier me stupéfie. Je m’insurge. Le fautif lance en manière d’excuse : « Je suis juste venu actualiser mon compte. » La caissière prend le carnet du client et me laisse patienter, bouillante de rage. Manifestement content d’avoir trouvé une complice, le malappris s’est retourné vers moi et a lâché, ironique : « Tu ne sais pas c’est quoi actualiser un compte ? (sic) »

Même constat

Étonnée d’avoir été servie avec si peu de courtoisie, je me rends à la BUH pour ouvrir un autre compte. La jeune femme qui me sert doit consulter au moins cinq de ses collègues pour trouver réponse à mes questions : elle ne connaît pas les services offerts par son institution. Une de ses collègues doit même se dédire après avoir affirmé, d’un ton péremptoire, qu’il n’y a aucun bureau de transfert montréalais affilié à la BUH. À un moment, la préposée principale me plaque pour aller faire une causette avec une collègue. Lorsque je lui rappelle qu’elle est en train de me donner une explication sur un service, elle s’exclame : « Je vous avais oubliée ! »

Pas plus souriante, la préposée à l’accueil de la Sogebank me sert debout sur le pas de la porte (!) avant de me guider vers le guichet pour faire un dépôt. À ma grande surprise, j’aperçois sur le comptoir une photocopie de la carte de crédit d’un client avec toutes ses données personnelles, son solde de 18 000 $ US et ses coordonnées - adresse, numéro de téléphone -étalés à la vue de tous.

« Avancez », m’intime le guichetier alors qu’il n’a pas encore terminé avec son client. Lorsque je le lui fais remarquer, il me rétorque, surpris : « Vous êtes prête à attendre ! » Mais quelle question!... Une transaction bancaire ne s’effectue-t-elle pas dans la plus grande confidentialité ?

Je vivrai la même expérience à la BNC et à la Capital Bank : d’un côté, le niveau d’indiscrétion est tel que je préfère m’abstenir d’ouvrir un compte, car la préposée à l’accueil reçoit deux clients à la fois tout en répondant à diverses demandes. De l’autre, la préposée réduit le service à ses préoccupations personnelles.

Ce n’est qu’à la Scotiabank que je reçois un service décent. La préposée me sert avec diligence et me fournit des explications détaillées et précises. Mais comme partout ailleurs, je n’ai droit à aucun sourire.

Publicité, silence !

Certaines de ces banques vantent pourtant les mérites de leurs services dans des campagnes publicitaires agressives. À la Capital Bank, une affiche trône à l’entrée : « Certaines banques se battent pour être # 1. Capital Bank travaille sans relâche pour que vous soyez # 1. Il ne s’agit pas de nous, il s’agit de vous. » Dans l’une des succursales, la préposée du service à la clientèle fait plutôt de l’appel téléphonique personnel qu’elle reçoit sa préoccupation # 1 : « Tu passes me voirrrrr à la maison ou à la banque », roucoule-t-elle en admirant ses ongles.

À la BUH, deux slogans s’adressent aux éventuels clients : « La vie est service » et « La course vers le service n’a pas de ligne d’arrivée ». Songeuse, je ne peux m’empêcher de me demander comment un service qui n’a pas de ligne de départ peut avoir une ligne d’arrivée ?

En tant que capital clients, ne mériterions-nous pas davantage d’investissement ou d’empathie ? Peut-être que je me trompe…

mercredi 24 octobre 2007

Internet, plus sûr que la mer

Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti

Lorsque les jeunes naviguent sur Internet, ils cherchent à se faire des amis provenant de tous les horizons, échangent des photos et clavardent dans les salles de discussion virtuelles. Mais sous ces activités innocentes et apparemment inoffensives, il y a un désir bien réel : fuir Haïti.

Dans les cybercafés, les moteurs de recherche habituels, Yahoo et Google, sont les premiers témoins du mal de partir qui ronge les jeunes Haïtiens. Les mots clés visa, Canada, étudier à l’étranger sont fréquemment utilisés, surtout par les étudiants. Après avoir complété leurs études universitaires, plusieurs veulent quitter le pays à tout prix.

Abdias Charles, de PC Services Cybercafé à Delmas 65, a observé cette tendance chez ses clients : « Beaucoup d’étudiants, des hommes, cherchent des bourses ou des demi-bourses d’études. Ils ont le pressentiment que leurs opportunités d’emploi seront meilleures à l’étranger. »

Jean-Karl Dade, un étudiant de l’École de droit et des sciences économiques des Gonaïves, tente depuis 2 ans de trouver le moyen de quitter le pays. « Après avoir tenté en vain d’entrer à l’Université d’État d’Haïti, j’ai essayé d’obtenir un visa pour aller au Canada. Encore là, j’ai subi un échec. En allant sur le Net, j’ai voulu voir s’il n’y avait pas d’autres possibilités. »

M. Dade a donc multiplié les recours en remplissant divers formulaires électroniques. Il se sent maintenant un peu perdu : « Je n’ai jamais de réponse fiable. Il n’y a que les États-Unis qui m’ont répondu et ils m’offrent un cours en ligne. Je ne suis pas très bon en anglais », soupire-t-il, découragé.

D’autres réalités pour les jeunes femmes

Les jeunes femmes, même celles mariées, tentent aussi de fuir le pays. Mais autrement. Leur stratégie consiste à se trouver un petit copain à l’étranger. Certaines vont jusqu’à confier la gestion de leur dossier aux responsables des cybercafés ! « Les jeunes femmes viennent ici et me demandent de leur ouvrir un compte de courriel, explique M. Charles. Elles me laissent leur mot de passe et je gère les messages qu’elles reçoivent de l’étranger. »

En peu de temps, elles parviennent à séduire et à établir des liens. « Il y a des sites qui favorisent et facilitent les rencontres, ajoute-t-il. Au bout de quelques séances de discussion, elles commencent à recevoir des transferts de fonds de leurs copains virtuels. » M. Charles ne cache pas qu’il reçoit un pourcentage de ces virements… Beaucoup de ses clientes lui demandent aussi de modifier leurs photos : « Elles veulent que je fasse des design et des retouches pour paraître plus jolies. Elles veulent de belles photos », précise-t-il.

Un besoin général

Codjo Lansi Britanishi Djana, un employé de Serviglobe-Entreprises, confirme ce besoin de fuir des jeunes. Depuis son embauche dans le cybercafé, il y a deux ans, il a rempli des dizaines de demandes de visas pour ses clients… et lui-même ! « Depuis que je suis ici, j’en profite, confie-t-il. Je passe beaucoup de temps à chercher des moyens de partir. »

Selon une étude commanditée par l’Observatoire sur la pénétration des technologies de l’information et de la communication en Haïti (OPTICH), la navigation et la recherche dans les cybercafés se sont appréciées de 145 % ces dernières années. Et la majorité de la clientèle est âgée entre 20 et 30 ans, la tranche d’âge d’une génération pleine d’espoirs et de rêves. Au moins, pour améliorer leur sort, certains d’entre eux tentent la navigation sur Internet plutôt que sur les vagues meurtrières de la mer… Mais le désir reste le même.

Des travailleurs au ventre... et aux poches vides

Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti

Même salariés, la majorité des Haïtiens restent pauvres. Avec un salaire minimum fixé à 70 gourdes par jour, peu d’entre eux parviennent à vivre décemment. Au quotidien, ce sont des milliers de travailleurs qui ne mangent pas à leur faim, et qui peinent à nourrir leur famille.

Myrlène Jacques est caissière dans une firme de micro-finance depuis 2 ans. Pour 72 heures de travail, elle gagne 1 362,5 gourdes par semaine, à peine de quoi payer les frais scolaires de sa petite sœur - elles sont toutes deux orphelines - et subvenir à leurs besoins essentiels. Et pourtant, son salaire est moyen, et même enviable pour beaucoup !

Chaque mois, elle débourse 1 725 gourdes pour le collège de sa cadette, en plus d’avoir à payer 245 gourdes par jour pour se déplacer dans Port-au-Prince. Uniquement pour l’école et le transport, elle dépense donc 7 205 gourdes chaque mois. C’est 1 755 gourdes de plus que son salaire mensuel. Et le prix de la nourriture n’est pas encore comptabilisé dans ces frais… Comment arrive-t-elle à assumer toutes ces dépenses? « Je suis obligée », dit-elle en haussant les épaules. La réalité ? Elle a des dettes par-ci, par-là.

Tout comme le million et demi d’Haïtiens qui possèdent un, ou deux, ou même trois portables, Myrlène doit aussi acheter des cartes d’appel… Et d’autres doivent payer des factures pour des services déficients d’eau et d’électricité - et se faire livrer de l’eau et acheter des chandelles - ou remplir d’essence leur réservoir de voiture malmenée sur les routes - et passer chez le mécanicien réparer les dommages causés par les nombreux chocs…

Une vie pourtant chère

Comparé à ce que gagne Myrlène, le coût de la vie est trop élevé pour les milliers de gens qui ont un salaire semblable. Les produits de consommation achetés sur une base quotidienne, comme le riz, dont la marmite se vend environ 15 gourdes, l’huile de cuisson et les pois, deviennent inabordables. Même les marchandes se plaignent de les vendre trop chers !

Hiclaine Métellus, qui vend des produits alimentaires sur la rue des Miracles, se voit contrainte d’augmenter constamment ses prix. « En juillet, j’achetais la caisse d’huile de cuisson à 1 000 gourdes. Je la paie aujourd’hui 1 250 gourdes. Je suis obligée d’augmenter le prix pour mes clients », déplore-t-elle. Elle vend maintenant le gallon d’huile 50 gourdes de plus qu’il y a deux mois.

Pourtant, les salaires n’augmentent pas. « Il n’y a que le drapeau qui monte et qui descend », ironise la marchande. Non loin de son kiosque, une consommatrice élève la voix : on a augmenté le prix d’une bouteille de vin qu’elle achète régulièrement. « Comment ? Je ne comprends pas ! Je l’achetais moins cher il y a quelques semaines ! Où est mon vendeur habituel ? » Et – hasard ? – il y a beaucoup plus de vendeurs que d’acheteurs dans les rues.

Entre la réalité de la rue et les indicateurs macroéconomiques, il y a un fossé plus profond que la mer des Antilles. Et malgré tous les beaux discours, le peuple reste sur sa faim.

mardi 12 juin 2007

Je ne suis pas une couleur

Article publié dans la revue Châtelaine, édition avril 2007.

Lassée des discours habituels sur le racisme, une jeune femme revendique, au-delà des couleurs et des étiquettes, son droit à l’individualité.

Les Italiens viennent d’Italie, les Chinois de Chine, les Grecs de Grèce. Chacun de ces peuples aborde la vie selon des valeurs, des préceptes et des croyances qui se transmettent de génération en génération. Mais quelles valeurs les Blancs partagent-ils ? De quel pays viennent-ils, au fait ?

Mais existerait-il des pays nommés Blancie, Noirie, Jaunie ? Qu’ont au juste en commun les Blancs érudits et les Blancs incultes, les Noirs leaders et les Noirs moutons, les Jaunes cartésiens et les Jaunes confus ? Alors à quoi ça rime de mettre dans le même panier Maliens, Haïtiens, Angolais et Papouasiens ? Parce qu'ils ont la peau foncée?

Moi, étudiante en journalisme, je vais dire un truc simple et clair, avec des mots vrais : j’en ai assez des débats creux sur le racisme, comme celui suscité par le sondage démagogique publié en janvier par le Journal de Montréal. Je m’adresse à ceux qui nous croient opposés par une différence. Qui m’associent automatiquement à un groupe. Qui me disent « Retourne chez toi » alors que chez moi c’est ici. Qui hésitent à m’embaucher parce que ma couleur les dérange. Qui ne savent pas qui je suis.

Je suis fatiguée qu’on cherche à me venir en aide, qu’on me croie défavorisée par la nature. Je ne suis pas une couleur, je ne suis pas une Noire, mais une personne à part entière. Pourquoi persister à croire que mon teint a une signification ?

Au printemps dernier, dans un article de L’actualité intitulé « Sommes-nous racistes ? », on pouvait lire que les Noirs sont plus scolarisés que les Blancs. Et alors ? Cela ne change rien à la vie des gens, encore moins à la mienne. Tous ces chiffres, statistiques et études me laissent impassible. Je n’ai rien à faire de tous ces constats qui tentent d’expliquer « notre condition » ! L’interrogation subsistera tant qu’on ne regardera pas bien en face la réalité, si laide soit-elle.

Assez, la victimisation !

Ai-je besoin de lois pour m’intégrer à la société qui m’a vue naître ? De mesures pour m’insérer dans ma propre collectivité ? L’article fait état de pistes qui mèneraient à ces louables buts. Un exemple : « Un patron de PME qui cherche un menuisier depuis quatre mois, même s’il a des préjugés contre les minorités, ne rechignera pas à embaucher un Noir compétent. D’autant plus que Québec offre depuis l’an dernier un cadeau aux PME qui ouvrent leur porte aux gens de couleur. » Ai-je envie de travailler pour un patron qui a besoin d’une prime pour me considérer, pour oublier que ma peau lui répugne ? Qui me croit a priori sale, crétine et hideuse ?

Une société ouverte ?

Très peu de personnes ont relevé cette phrase du chanteur Corneille lors de son discours au Gala de l’ADISQ 2004 – j’ai même eu un mal fou à la retrouver intégralement : « Il y a trois ans, quelqu’un d’une compagnie de disques m’a dit : “On vit dans un Québec blanc et il n’y a peut-être pas de place pour toi.” »

Cette bêtise, quel que soit le misérable qui l’a proférée, m’a prouvé que j’ai lieu de m’inquiéter de n’être qu’une couleur aux yeux de certains. Et que, chez nous, le racisme est souvent bien sournois.

Je n’ai jamais pensé que je pourrais être triste en raison de mon origine ethnique, et à plus forte raison au Québec. Au contraire, j’étais toujours la première à proclamer haut et fort mon bonheur d’évoluer dans une société si ouverte à la différence – non pas à celle des individus, car nous sommes tous semblables, mais à celle des cultures.

Tandis que certains de mes amis tentent de créer leurs propres entreprises pour pouvoir engager leurs « frères de couleur », moi je refuse de croire qu’il faille en arriver là. Tandis qu’ils se découragent et courbent l’échine, moi je me tiens droite et je considère chacune de mes « faiblesses » comme une force. Imaginez, en plus d’être foncée, je suis femme et je suis ronde. Ça va mal en titi par chez nous !

Ma peau n’est que de la peau

Je ne suis pas une couleur. Ma personnalité n’est pas définissable par ma « race ». Je suis une personne distincte, avec des rêves, des buts, des pensées. Mon épiderme ne révélera jamais qui je suis, et celui des autres m’indifférera toujours. Je ne veux pas me battre pour ma couleur. Personne ne devrait avoir à le faire !

Une connaissance m’a dit, un jour : « Tu es plus proche d’une Blanche pauvre que d’une Noire riche. Ne te bats pas pour une couleur, mais pour une classe sociale. » Moi qui jusque-là croyais fermement appartenir à une race, j’ai compris que ma pigmentation cutanée est impuissante à exprimer ce que je suis. Qui peut me démontrer que la mélanine peut définir un groupe de personnes ? Qu’il se lève ! Alors j’accepterai d’être Noire avant que d’être Moi.

Prenez-moi pour moi

Je ne me porterai pas à la défense des Noirs, une cause à laquelle je ne crois pas. Je ne défendrai que mon intégrité. Si besoin est de classer, on classera les personnes d’après leur origine ou leur culture.

Être noir, ça ne veut rien dire. Être blanc, ça ne veut toujours rien dire. Être triste, O.K. Être joyeux, parfait. Indécis, pourquoi pas ? Mais qu’on cesse de me croire obscure ! Je suis lumineuse, pleine de charme, vivante, étourdissante ! Je ne veux pas bénéficier d’une politique d’accès à l’égalité : c’est déjà un droit inaliénable que d’être traité sur le même pied que tous. Je veux travailler autant que tous pour réussir, ni plus, ni moins. Je veux m’ôter cette étiquette de « Noire » qui me colle à la peau depuis le temps de l’esclavage. Qu’on ne s’apitoie pas sur mon sort. Qu’on voie plutôt en moi la folle, l’ambitieuse, la tenace. Qu’on me prenne telle que je suis ; qu’on me prenne pour Murielle Chatelier.

Port-au-Prince, capitale du kidnapping

Article publié dans le quotidien La Presse, le 25 mai 2007
http://www.cyberpresse.ca/article/20070525/CPMONDE/705250587/5160/CPMONDE

Murielle Chatelier
La Presse
Collaboration spéciale
Port-au-Prince

Les enlèvements se multiplient dans la capitale haïtienne. Le phénomène prend de l'ampleur au point qu'aujourd'hui, des hommes peuvent même enlever leur propre mère.

À la fin du mois de mars, un Américain de 68 ans a été enlevé pour avoir refusé de payer une somme promise à une prostituée. Cette femme a alors commandé son kidnapping à des «relations». Le 1er avril, son cadavre a été retrouvé malgré le versement d'une rançon de près de 6000$.

Au cours du même mois, un nourrisson de 5 mois a été enlevé avec la complicité d'un de ses oncles. Il a été séquestré, étranglé, puis jeté dans un canal. Un garçon de 9 ans a aussi été kidnappé avant d'être tué et abandonné aux chiens.

Assis dans son bureau de la capitale, un avocat de 38 ans qui préfère taire son nom se rappelle difficilement sa propre expérience. Il a été enlevé le vendredi 27 octobre 2006, en plein jour, alors qu'il se rendait à Port-au-Prince pour affaires.

À peine a-t-il franchi l'entrée de la ville qu'une camionnette s'est immobilisée devant lui, ses trois passagers prétextant une panne. Deux d'entre eux lui ont soudainement pointé des armes au visage, tandis que le troisième l'a violemment arraché à son volant. Comme c'est souvent le cas, les témoins sont restés impassibles, figés par la peur.

«Ils m'ont passé des lunettes noires aveuglantes, ligoté et projeté sur le siège arrière de mon véhicule sans ménagement», relate péniblement l'avocat. Il a ensuite été conduit à la base du chef de ses assaillants avant d'être dépouillé de tous ses effets personnels.

Il avait en sa possession une somme «intéressante» pour le début des négociations: 16 000 gourdes (environ 500$). «Pour eux, c'est une somme importante», déclare la victime. Le chef l'a alors interrogé - en prenant soin de garder une arme collée sur sa tempe - pour évaluer son «potentiel» de rançon: selon ses estimations, cet avocat pourrait lui rapporter 150 000$.

Ses kidnappeurs ont rapidement contacté ses proches, non sans l'avoir menacé à maintes reprises de l'achever s'il ne coopérait pas. «Je tremblais de peur tellement j'étais sûr d'y laisser ma peau.» Durant toutes les procédures, il n'a opposé aucune résistance à ses kidnappeurs. Les récits d'horreur de victimes passées à tabac ou sauvagement assassinées l'ont paralysé.

À un moment, il a cru son heure venue. «J'ai entendu un grand fracas. Tout le monde s'est mis à crier et à courir, au milieu des coups de feu.» Des hommes lui ont alors enlevé ses lunettes avant de le détacher. L'otage venait d'être libéré par des policiers d'une cellule spécialisée contre les enlèvements.

Des histoires de famille

Depuis un certain temps, les kidnappeurs ont modifié leurs tactiques. Ils ciblent souvent les membres de leur propre famille. Des fils commanderaient ainsi l'enlèvement de leur mère, des oncles, celui de leurs neveux ou nièces.

Selon le responsable du Réseau national de défense des droits humains en Haïti, Pierre Espérance, l'absence de justice sociale est la cause principale de cette situation: «La loi n'est ni appliquée ni respectée dans cette jungle. Et les conséquences se répercutent dans les liens familiaux, banalisés au même titre que la vie humaine.»

M. Espérance rappelle que parmi les centaines de personnes arrêtées dernièrement, moins d'une dizaine ont été sanctionnées. «Les gens savent que quoi qu'ils fassent, ils resteront impunis. Tout le monde fait maintenant n'importe quoi. C'est l'anarchie totale.»

Il refuse de mettre la pauvreté en cause dans ce drame. «Trop de gens ont le réflexe d'expliquer le kidnapping en se référant à la misère, alors que le peuple s'y est résigné depuis des décennies. Il est temps de comprendre que les problèmes en Haïti vont bien au-delà de cette unique considération.»