mercredi 24 octobre 2007

Internet, plus sûr que la mer

Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti

Lorsque les jeunes naviguent sur Internet, ils cherchent à se faire des amis provenant de tous les horizons, échangent des photos et clavardent dans les salles de discussion virtuelles. Mais sous ces activités innocentes et apparemment inoffensives, il y a un désir bien réel : fuir Haïti.

Dans les cybercafés, les moteurs de recherche habituels, Yahoo et Google, sont les premiers témoins du mal de partir qui ronge les jeunes Haïtiens. Les mots clés visa, Canada, étudier à l’étranger sont fréquemment utilisés, surtout par les étudiants. Après avoir complété leurs études universitaires, plusieurs veulent quitter le pays à tout prix.

Abdias Charles, de PC Services Cybercafé à Delmas 65, a observé cette tendance chez ses clients : « Beaucoup d’étudiants, des hommes, cherchent des bourses ou des demi-bourses d’études. Ils ont le pressentiment que leurs opportunités d’emploi seront meilleures à l’étranger. »

Jean-Karl Dade, un étudiant de l’École de droit et des sciences économiques des Gonaïves, tente depuis 2 ans de trouver le moyen de quitter le pays. « Après avoir tenté en vain d’entrer à l’Université d’État d’Haïti, j’ai essayé d’obtenir un visa pour aller au Canada. Encore là, j’ai subi un échec. En allant sur le Net, j’ai voulu voir s’il n’y avait pas d’autres possibilités. »

M. Dade a donc multiplié les recours en remplissant divers formulaires électroniques. Il se sent maintenant un peu perdu : « Je n’ai jamais de réponse fiable. Il n’y a que les États-Unis qui m’ont répondu et ils m’offrent un cours en ligne. Je ne suis pas très bon en anglais », soupire-t-il, découragé.

D’autres réalités pour les jeunes femmes

Les jeunes femmes, même celles mariées, tentent aussi de fuir le pays. Mais autrement. Leur stratégie consiste à se trouver un petit copain à l’étranger. Certaines vont jusqu’à confier la gestion de leur dossier aux responsables des cybercafés ! « Les jeunes femmes viennent ici et me demandent de leur ouvrir un compte de courriel, explique M. Charles. Elles me laissent leur mot de passe et je gère les messages qu’elles reçoivent de l’étranger. »

En peu de temps, elles parviennent à séduire et à établir des liens. « Il y a des sites qui favorisent et facilitent les rencontres, ajoute-t-il. Au bout de quelques séances de discussion, elles commencent à recevoir des transferts de fonds de leurs copains virtuels. » M. Charles ne cache pas qu’il reçoit un pourcentage de ces virements… Beaucoup de ses clientes lui demandent aussi de modifier leurs photos : « Elles veulent que je fasse des design et des retouches pour paraître plus jolies. Elles veulent de belles photos », précise-t-il.

Un besoin général

Codjo Lansi Britanishi Djana, un employé de Serviglobe-Entreprises, confirme ce besoin de fuir des jeunes. Depuis son embauche dans le cybercafé, il y a deux ans, il a rempli des dizaines de demandes de visas pour ses clients… et lui-même ! « Depuis que je suis ici, j’en profite, confie-t-il. Je passe beaucoup de temps à chercher des moyens de partir. »

Selon une étude commanditée par l’Observatoire sur la pénétration des technologies de l’information et de la communication en Haïti (OPTICH), la navigation et la recherche dans les cybercafés se sont appréciées de 145 % ces dernières années. Et la majorité de la clientèle est âgée entre 20 et 30 ans, la tranche d’âge d’une génération pleine d’espoirs et de rêves. Au moins, pour améliorer leur sort, certains d’entre eux tentent la navigation sur Internet plutôt que sur les vagues meurtrières de la mer… Mais le désir reste le même.

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