vendredi 18 janvier 2008

La DGI se paie-t-elle la tête des contribuables?

Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti

Les employés de la Direction générale des impôts (DGI) ne sont pas reconnus pour leur courtoisie. Comme dans bien d’autres établissements haïtiens, la notion de service est inexistante dans cette institution. Et pour cause : sa qualité ne semble pas être une priorité ni même une préoccupation. Un constat établi sur la foi des propos tenus par le porte-parole de la DGI, M. Murray Lustin Jr.

Frantz se présente tôt à la DGI, vers 9 h a.m. De passage en Haïti - il réside aux États-Unis - il en profite pour renouveler sa plaque d’immatriculation. À son entrée dans un bureau, 13 employés sont à leur poste. À son grand étonnement, la plupart d’entre eux déjeunent et jasent. Il attendra ainsi 15 minutes avant qu’un employé daigne lui accorder son attention. « Je ne peux pas croire à la façon dont j’ai été ignoré par tous ces employés, alors que j’étais là pour payer des taxes », raconte-t-il, offusqué.

Questionné au sujet de ces employés qui déjeunent à leur bureau en présence des contribuables, le porte-parole de la DGI, M. Murray Lustin Jr, explique ainsi ces écarts de conduite : « L’heure régulière des pauses, ce n’est pas 9 h. Elles sont plutôt entre 12 h et 1 h. Mais je doute qu’il y ait un pourcentage significatif d’employés qui agissent de la sorte. Ce ne sont certainement que des cas isolés. Et depuis des mois, un projet de cafétéria traîne. J’espère qu’il se concrétisera enfin. Pour l’heure, les employés n’ont pas d’autres endroits pour manger ».

Muni du document nécessaire au paiement de son immatriculation, Frantz se rend ensuite à la caisse. Deux caissières assises à leur comptoir discutent d’elles-mêmes… pendant 15 minutes ! Après s’être livrées à cette activité de la plus haute importance dans le cadre de leur fonction, l’une d’elles reçoit enfin Frantz. « La caissière n’avait pas assez de monnaie dans sa caisse et elle m’a demandé de sortir pour acheter quelque chose à un vendeur ! » Doublement insulté, Frantz lui dit de garder la monnaie et de simplement effectuer le paiement. Ce qu’elle refuse avec obstination. Elle décide alors de mettre fin à la transaction.

Un contribuable, compatissant au malheur de son semblable, offre alors à Frantz de changer son argent. Il peut donc conclure sa transaction. « Le plus incroyable dans cette histoire, c’est le manque de respect des employés de la DGI. Ils ne semblent pas comprendre que sans nous, les contribuables, ils n’auraient pas d’emploi. Il est grand temps qu’ils comprennent qu’ils sont là pour nous servir, et non le contraire ! Et puis, où sont les superviseurs ? Qui s’assure que les employés travaillent », se demande-t-il.

Le porte-parole de la DGI défend ses employés : « Au moment de débuter la journée et de démarrer les opérations, les caisses sont vides. L’argent est déposé le jour d’avant à la banque. La DGI n’a pas d’autonomie financière ». Très bien. Mais n’y a-t-il pas de façon de corriger cette situation fort déplaisante pour les contribuables ? « Je vous ai dit ce que j’avais à vous dire, madame. »

Pauvre Évelyne !

Évelyne arrive tôt à la DGI. C’est la 5e fois en un mois qu’elle vient chercher le reçu des impôts fonciers qu’elle a payés. La responsable de son dossier l’accueille, la bouche graisseuse et remplie, et la fait patienter, le temps de terminer son déjeuner. Ensuite, elle prend une légère pause - elle s’assoit à son bureau et regarde autour d’elle, je me demande bien ce qu’elle fait ! - avant de rejoindre enfin la contribuable.

« Vous savez, dit-elle, j’ai essayé de contacter la personne pour le reçu, mais je n’arrive pas à la rejoindre. J’aimerais bien l’appeler maintenant, mais je n’ai pas de carte sur mon téléphone. Pouvez-vous me prêter le vôtre ? » Une employée de l’État qui demande à une contribuable de lui prêter son téléphone ? Le bureau n’en est pas équipé ? Quel manque de professionnalisme ! Mais pas pour M. Lustin, à qui le cas a dû être exposé à plusieurs reprises en raison de son apparente complexité (?) : « Je ne vois pas le lien entre le téléphone et le reçu ».

Entre-temps, une jeune fonctionnaire attire mon attention. Elle semble s’ennuyer à mourir. Elle ouvre et ferme des fenêtres sur son écran d’ordinateur. Une idée de génie semble alors lui traverser l’esprit : elle ouvre la section des jeux et commence son boulot. Jouer au solitaire. Qui n’aimerait pas être payé, avec les fonds publics, pour passer son temps à jouer aux cartes ? Parmi la quinzaine d’employés dans le bureau – très en désordre, avec des centaines de documents écornés qui s’empilent -, 3 déjeunent, 2 travaillent et les autres se tournent les pouces. Témoin de ma surprise, Évelyne tente de me rassurer : « C’est toujours comme ça. Pas besoin de s’étonner. S’ils travaillaient, là, il y aurait matière à surprise ».

Pauvre… de moi !

Pour les besoins de cette enquête, je me rends à la DGI me procurer un numéro d’identification fiscal (NIF). Deux préposées sont postées à l’entrée. L’une d’elle parle dans son portable - sa conversation sur le rhum semble follement passionnante - et me réfère à sa collègue en la pointant d’un doigt impatient. Est-il normal qu’une employée ne m’offre pas de service parce qu’elle est occupée à tenir une discussion qui n’a rien à voir avec son travail ? M. Murray semble croire que ce n’est pas un problème : « À ma connaissance, les portables ne sont interdits qu’au volant ».

Après avoir été accueillie par un gardien qui ne savait visiblement pas ce qu’est un NIF, pressée par deux gardiens nerveux dans une file d’attente et bousculée par les va-et-vient continuels de vendeurs de « collations », je me retrouve enfin devant le fonctionnaire qui débutera le processus d’attribution de mon NIF. Entre quelques appels téléphoniques personnels, il remplit le questionnaire nécessaire. Et je passe à un autre fonctionnaire, responsable de contre-vérifier les informations.

À ma grande stupéfaction, celui-ci s’arroge le droit de raturer ma nationalité canadienne pour la remplacer par celle haïtienne. « Monsieur, dis-je calmement, vous voyez bien qu’il est inscrit dans mon passeport que je suis née à Montréal et que je suis Canadienne. » « Madame, vous êtes en Haïti, alors vous êtes Haïtienne », me répond-t-il, sans lever les yeux vers moi. « Mais monsieur, insistai-je, je ne vis pas en Haïti. Vous voyez bien sur mon passeport que je vis à Montréal et que je viens occasionnellement au pays. » Et le dialogue de sourds se poursuit jusqu’à ce que, furieux et contrarié, il m’attribue à nouveau ma nationalité légale.

Qu’en dit M. Lustin ? « Selon la Constitution haïtienne, si vous êtes née de parents haïtiens, peu importe dans quel pays, vous êtes Haïtienne. » Le fonctionnaire ne m’a rien demandé. N’est-ce pas une erreur ? « C’est normal d’être tatillon, surtout si le fonctionnaire a un doute. » Tatillon signifie : être attaché aux détails des règlements. Est-ce le cas ici, quand le fonctionnaire s’approprie un pouvoir décisionnel, sans consulter le passé de la principale intéressée ? « Nous avons un département juridique au 3e étage pour ces histoires de conflit de nationalité. » Certes, mais je parlais du service.

Au terme de notre entretien, le porte-parole de la DGI me lance, comme une menace : « Je me souviens exactement de tout ce que je vous ai dit, madame ». Et je n’ai travesti en rien vos propos, M. Lustin.

Je laisse le soin aux lecteurs et aux contribuables d’apporter une conclusion à l’état du service à la clientèle à la DGI. Et, surtout, je vous laisse juger de l’attitude de cette institution à votre égard.

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