Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti
Dans quelques semaines, des femmes se feront charcuter sur la table de charlatans improvisés en avorteurs. Dans quelques mois, d’autres femmes, à peine capables de s’alimenter, accoucheront plutôt d’une bouche supplémentaire à nourrir. Des conséquences de ces parties de jambes en l’air carnavalesques. Tout le monde est au courant de ces catastrophes à venir, mais personne ne pense à les prévenir.
Une fois de plus, cette année, les autorités concernées passent à côté du problème. Durant la période carnavalesque, les ébats sexuels seront toujours aussi innombrables et les imprudences se compteront encore par centaines. Aucun ministère n’a dit un mot là-dessus. Pas de sensibilisation à l’utilisation de préservatifs. Pas de promotion de la contraception féminine. Pas de mises en garde contre les grossesses non désirées. Pourtant, l’absence de contraception est l’une des principales raisons de l’avortement.
Dans l’attente de leur manne, les charlatans doivent même se réjouir. Rien ne sera fait pour les empêcher de commettre leurs crimes. Des femmes anxieuses viendront par dizaines cogner à leur porte pour se débarrasser à n’importe quel prix de leur fœtus. Infliger des sévices à leurs corps, voilà ce que ces profanes s’apprêtent à faire. Ces pratiques clandestines dévoilent une vérité : le droit à l’avortement est un choix au-dessus de toute loi. À quoi bon l’ignorer ?
L’avortement, une réalité ici comme ailleurs
Une étude publiée le 12 octobre 2007 par des instituts de recherche américains, en partenariat avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), démontre que les femmes sont tout aussi susceptibles d’avoir recours à l’avortement dans les pays où il est interdit que dans ceux où il est légal.
Dans cette étude des évolutions de l'avortement entre 1995 et 2003, les experts relèvent que les taux d'avortement sont pratiquement égaux dans les pays développés que dans ceux en développement. D’un autre côté, plus de la moitié de ces interruptions volontaires de grossesse sont réalisées dans des conditions dangereuses. Sans grande surprise, 97 % de ces avortements à risques sont pratiqués dans les pays pauvres.
Qui enquête sur cette crise de santé publique en Haïti ? Qui tente d’apporter une solution à cette atrocité au niveau des droits de l’Homme ? L’approche du carnaval aurait été un moment propice pour lancer une campagne de sensibilisation, surtout quand on sait que le taux d’avortement augmentera en flèche après les festivités.
Le droit à l’avortement est une question sensible dans toutes les sociétés. Pas plus tard que lundi, la presse canadienne a soulevé à nouveau ce débat avec des médecins et des spécialistes, 20 ans après la décriminalisation de l’avortement par la Cour suprême du Canada.
Mais rester muet face à ce problème donne les résultats qu’on connaît : les femmes haïtiennes, tout comme celles des autres pays en développement, ne sont nullement protégées et leurs corps subissent les pires calomnies. Elles risquent leur santé et leur vie parce que trop de gens, ceux qui doivent changer les choses, gardent les yeux fermés sur leur sort.
Des naissances sans contrôle
Certaines femmes mèneront leur grossesse « de carnaval » à terme. Sans savoir comment prendre soin de leur nourrisson. Sans moyens, souvent, elles s’en débarrasseront. Les corps de ces innocents seront retrouvés noyés dans des cours d’eau ou abandonnés dans des bennes à ordures. Qui peut dire combien d’entre eux seront enterrés, assassinés, incinérés ? Parce dans un pays où les registres d’état civil existent à peine, tous les scénarios, aussi scabreux soient-ils, sont possibles.
Au carnaval, la débandade, la débauche et le besoin de luxure n’ont pas de sexe. Les femmes enfilent leurs petites tenues, d’un bout à l’autre du monde. Toronto, Brésil, Espagne… Peu de gens cachent leur intention de se vautrer dans les plaisirs de la chair. Mais ici, les conséquences de ces comportements libertins sont abominables.
Quelqu’un doit y penser.
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