Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti
Dans le livre Biologie humaine destiné aux élèves de 3e et de 1re des écoles haïtiennes, on peut lire comme conseil dans la section sur la prévention du sida : « (…) les gens doivent cesser de se comporter comme les chiens, en faisant l’amour à chaque fois qu’ils en ont envie. ». Voilà exactement le genre de propos dont les adultes responsables de jeunes devraient s’inquiéter, surtout dans la lutte contre un problème aussi grave que la transmission du sida.
Selon les données de l’UNICEF, la moitié des 5 millions de nouvelles contaminations du sida survenues en 2002 a frappé les jeunes. Aussi, plus d’un tiers des personnes séropositives sont âgées de 25 ans et moins. L'Organisation mondiale de la Santé affirme quant à elle que plus de 100 millions d'infections sexuellement transmissibles sont diagnostiquées chaque année chez des jeunes de moins de 25 ans.
Depuis longtemps, le monde entier est exposé à la diffusion des attitudes permissives de l’Occident envers la sexualité, exprimées à voix haute depuis les années 70. À Port-au-Prince, les copieurs de DVD, surtout des jeunes, vendent des films pornographiques à n’importe quel coin de rue. Plusieurs cybercafés, de la capitale aux provinces, affichent des mises en garde interdisant l’accès aux sites pornographiques dont les jeunes hommes sont particulièrement friands. L'incitation au sexe est partout.
Récemment, la Chine conservatrice a dû faire face à une révolution sexuelle chez les jeunes. Une jeune Chinoise a déclaré à un quotidien : « Le seul divertissement de mes parents provenait des films révolutionnaires, ainsi ils étaient très conservateurs concernant le sexe. Ma génération, nous voyons tout, de partout, et nous avons faim de nouvelles expériences. ». Incidemment, les taux de maladies transmissibles sexuellement ont considérablement augmenté, avec des infections du VIH croissant plus rapidement parmi les jeunes de 15 à 24 ans.
Essayer de contrôler la sexualité en prônant l’abstinence est une stratégie qui a démontré ses faiblesses et son manque de proximité avec la réalité. Tenter de dégoûter les jeunes Haïtiens en assimilant leurs relations sexuelles à celles de la race canine est une pratique désuète et hautement condamnable. Surtout quand des études démontrent clairement qu’ils commencent leur vie sexuelle très tôt.
Une analyse situationnelle réalisée par l’Institut haïtien de l’enfance en 1999 a montré que 60 % des garçons et 30 % des filles avaient eu leur première relation sexuelle avant 15 ans. Dans l’enquête de surveillance comportementale réalisée par le projet IMPACT en 2000, 66 % des garçons et 46 % des filles de 15 à 19 ans avaient déjà eu une expérience sexuelle. Avec des données aussi révélatrices et dans un tel contexte, y a-t-il lieu de prétendre que le prêche du puritanisme est approprié ?
Sur le terrain
Le travail des intervenants modernes et conscientisés en est un de sensibilisation. Les mythes sur la transmission du sida sont coriaces chez les jeunes. Selon l’enquête Mortalité, morbidité et utilisation des services menée en 2000, 93 % des jeunes de 15 à 19 ans et 80 % des jeunes de 20 à 24 ans ne croient pas qu’ils courent le risque d’attraper le sida. Le problème est extrêmement sérieux. À ne pas prendre à la légère.
Un jeune de 24 ans à qui on a demandé comment il se protège contre les maladies vénériennes a répondu : « Ces choses-là (lire, ces maladies-là) ne sont pas pour moi. ». Aucune mention de ses moyens de protection réels, comme le condom ou les tests de dépistage entre partenaires. Chaque année, le sida empoisonne la vie de milliers de ses confrères et consœurs, mais lui, il est immunisé contre ce fléau. C’est simple, il l’a dit lui-même, cette maladie n’est pas pour lui. Et, pire, il est convaincu de ce qu’il affirme, comme les 80 % des jeunes de son âge qui ne croient pas courir le risque d’attraper le sida…
Malheureusement, ce jeune - et tant d’autres - fait déjà partie du groupe qui est le plus difficile à sensibiliser. Selon l’UNICEF, il est plus facile d’inculquer aux adolescents des comportements qui ne mettent pas leur santé en danger que de modifier des comportements déjà à risque. Cet organisme dit encore qu’il a été prouvé partout dans le monde que lorsque les jeunes hommes et femmes possèdent les outils et ont les moyens d'adopter des comportements sans danger, la propagation du sida ralentit, voire même diminue. Associer les relations sexuelles des jeunes à celles des chiens n’est ni un outil ni un moyen.
Les jeunes ont besoin d’être éduqués. Le manque d’information sur le VIH est une barrière qui les empêche d’adopter un comportement sexuel sécuritaire. Et que souhaitons-nous en tant que société ? Fermer les yeux et laisser les jeunes aller au-devant de cette maladie dont ils ignorent les conséquences ? Ou plutôt les prévenir de ce qui les attend s’ils ne font pas attention ?
Les écoles sont des lieux privilégiés pour dialoguer avec les jeunes et les instruire des réalités qui entourent le virus du sida. Le livre Biologie humaine distribué par Smelca Production entrave cet échange avec une remarque aussi déplacée qu’inutile. Pour le respect de nos jeunes et de leur vulnérabilité face à cette maladie, cet ouvrage devrait être repensé. Et tout obstacle mis en travers du travail de sensibilisation fait auprès des jeunes devrait être dénoncé.
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