vendredi 30 novembre 2007

Laissez les femmes se dénuder !

Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti

Les femmes qui se déshabillent dans les productions artistiques et publicitaires font généralement ce choix de plein gré. Pendant que le ministère à la Condition féminine et aux droits des femmes s’inquiète de plus en plus des stéréotypes sexuels véhiculés par les médias, des milliers de femmes continuent de crever de faim, d’enfanter à la chaîne, d’être analphabètes et d’être victimes de violence. Où sont les priorités ?

Une campagne de sensibilisation contre l’exploitation du corps de la femme est lancée. Des séances de formation seront même dispensées aux patrons des médias, aux journalistes culturels et aux réalisateurs de vidéoclip. Tous des gens qui ont le ventre plein chaque jour, qui ont un abri au-dessus de la tête et qui ont le temps - et les moyens - de s’adonner à ces « amusements ».

Aujourd’hui, entre Delmas 79 et 75, une femme est assise à même le trottoir, les seins dehors. L’un de ses mamelons a disparu sous une croûte jaunâtre et blanchâtre qui recouvre une partie de son sein et qui semble la faire souffrir et l’incommoder. Elle a choisi d’exposer ses meurtrissures à la face des passants pour crier son besoin d’aide. Pendant ce temps-là, des femmes dévoilent leur poitrine par pur plaisir ou par fierté d’être si bien pourvues par la nature.

Un peu plus loin, à la station de Delmas 65, une femme visiblement malade et aux prises avec des douleurs est malhabilement soutenue par deux hommes. Elle peine à tenir debout. Ses « ambulanciers » improvisés l’emmènent à l’hôpital dans l’inconfort d’une camionnette publique. Il n’y a pas de service de transport adapté à sa condition. Sur toute la longueur du boulevard, des femmes marchent en traînant derrière elles des enfants aux cheveux roussis par la malnutrition.

Dans toutes les rues, les femmes se démènent pour recueillir quelques gourdes pour nourrir leur famille. Sous le soleil toujours cuisant, elles portent de lourdes charges sur leur tête et parfois même des glacières. À la maison, que dis-je, dans leurs taudis, elles doivent encore cuisiner, s’occuper des enfants et de leur mari qui, trop souvent, les maltraite. Il y a même des fouets, des « rigoises » - pardonnez-moi, j’écris mal le créole -, qui sont destinés aux femmes. Un marchand en vendait sur la place du Champs de Mars.

Des mesures, dit-on

Les femmes victimes de viol et d’agressions sexuelles se verront octroyer des certificats médicaux gratuits « dans les meilleurs délais », a assuré mardi la directrice de la protection de la défense des droits des femmes, Denise Amédée. Les délais ne sont-ils pas plus urgents que ceux du lancement d’une campagne de sensibilisation ?

Une ligne téléphonique disponible 24/24 sera opérationnelle en janvier 2008 pour aider les victimes de violence. On leur offrira un service d’assistance et de conseils. Leur donnera-t-on aussi les moyens de fuir leur foyer de violence ? A-t-on prévu des lieux pour les recevoir et les protéger contre leurs bourreaux ? Et ceux-là, qui va les éduquer à cesser de traiter leurs femmes comme des moins-que-rien ? Qui va leur apprendre à respecter la mère de leurs enfants ?

Les jeunes femmes peuvent bien se dénuder si ça flatte leur égo. Leur attitude ne devrait pas ébranler les gens plus que la misère de ces autres femmes dignes qui mènent un combat quotidien pour vivre mieux. Les pays occidentaux peuvent se permettre de s’attarder sur ces problèmes. Leurs citoyens vivent décemment, leurs sociétés évoluent, leurs richesses sont innombrables. Que dire d’Haïti ?

jeudi 22 novembre 2007

Sexualité canine et sida chez les jeunes : un lien douteux

Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti

Dans le livre Biologie humaine destiné aux élèves de 3e et de 1re des écoles haïtiennes, on peut lire comme conseil dans la section sur la prévention du sida : « (…) les gens doivent cesser de se comporter comme les chiens, en faisant l’amour à chaque fois qu’ils en ont envie. ». Voilà exactement le genre de propos dont les adultes responsables de jeunes devraient s’inquiéter, surtout dans la lutte contre un problème aussi grave que la transmission du sida.

Selon les données de l’UNICEF, la moitié des 5 millions de nouvelles contaminations du sida survenues en 2002 a frappé les jeunes. Aussi, plus d’un tiers des personnes séropositives sont âgées de 25 ans et moins. L'Organisation mondiale de la Santé affirme quant à elle que plus de 100 millions d'infections sexuellement transmissibles sont diagnostiquées chaque année chez des jeunes de moins de 25 ans.

Depuis longtemps, le monde entier est exposé à la diffusion des attitudes permissives de l’Occident envers la sexualité, exprimées à voix haute depuis les années 70. À Port-au-Prince, les copieurs de DVD, surtout des jeunes, vendent des films pornographiques à n’importe quel coin de rue. Plusieurs cybercafés, de la capitale aux provinces, affichent des mises en garde interdisant l’accès aux sites pornographiques dont les jeunes hommes sont particulièrement friands. L'incitation au sexe est partout.

Récemment, la Chine conservatrice a dû faire face à une révolution sexuelle chez les jeunes. Une jeune Chinoise a déclaré à un quotidien : « Le seul divertissement de mes parents provenait des films révolutionnaires, ainsi ils étaient très conservateurs concernant le sexe. Ma génération, nous voyons tout, de partout, et nous avons faim de nouvelles expériences. ». Incidemment, les taux de maladies transmissibles sexuellement ont considérablement augmenté, avec des infections du VIH croissant plus rapidement parmi les jeunes de 15 à 24 ans.

Essayer de contrôler la sexualité en prônant l’abstinence est une stratégie qui a démontré ses faiblesses et son manque de proximité avec la réalité. Tenter de dégoûter les jeunes Haïtiens en assimilant leurs relations sexuelles à celles de la race canine est une pratique désuète et hautement condamnable. Surtout quand des études démontrent clairement qu’ils commencent leur vie sexuelle très tôt.

Une analyse situationnelle réalisée par l’Institut haïtien de l’enfance en 1999 a montré que 60 % des garçons et 30 % des filles avaient eu leur première relation sexuelle avant 15 ans. Dans l’enquête de surveillance comportementale réalisée par le projet IMPACT en 2000, 66 % des garçons et 46 % des filles de 15 à 19 ans avaient déjà eu une expérience sexuelle. Avec des données aussi révélatrices et dans un tel contexte, y a-t-il lieu de prétendre que le prêche du puritanisme est approprié ?

Sur le terrain

Le travail des intervenants modernes et conscientisés en est un de sensibilisation. Les mythes sur la transmission du sida sont coriaces chez les jeunes. Selon l’enquête Mortalité, morbidité et utilisation des services menée en 2000, 93 % des jeunes de 15 à 19 ans et 80 % des jeunes de 20 à 24 ans ne croient pas qu’ils courent le risque d’attraper le sida. Le problème est extrêmement sérieux. À ne pas prendre à la légère.

Un jeune de 24 ans à qui on a demandé comment il se protège contre les maladies vénériennes a répondu : « Ces choses-là (lire, ces maladies-là) ne sont pas pour moi. ». Aucune mention de ses moyens de protection réels, comme le condom ou les tests de dépistage entre partenaires. Chaque année, le sida empoisonne la vie de milliers de ses confrères et consœurs, mais lui, il est immunisé contre ce fléau. C’est simple, il l’a dit lui-même, cette maladie n’est pas pour lui. Et, pire, il est convaincu de ce qu’il affirme, comme les 80 % des jeunes de son âge qui ne croient pas courir le risque d’attraper le sida…

Malheureusement, ce jeune - et tant d’autres - fait déjà partie du groupe qui est le plus difficile à sensibiliser. Selon l’UNICEF, il est plus facile d’inculquer aux adolescents des comportements qui ne mettent pas leur santé en danger que de modifier des comportements déjà à risque. Cet organisme dit encore qu’il a été prouvé partout dans le monde que lorsque les jeunes hommes et femmes possèdent les outils et ont les moyens d'adopter des comportements sans danger, la propagation du sida ralentit, voire même diminue. Associer les relations sexuelles des jeunes à celles des chiens n’est ni un outil ni un moyen.

Les jeunes ont besoin d’être éduqués. Le manque d’information sur le VIH est une barrière qui les empêche d’adopter un comportement sexuel sécuritaire. Et que souhaitons-nous en tant que société ? Fermer les yeux et laisser les jeunes aller au-devant de cette maladie dont ils ignorent les conséquences ? Ou plutôt les prévenir de ce qui les attend s’ils ne font pas attention ?

Les écoles sont des lieux privilégiés pour dialoguer avec les jeunes et les instruire des réalités qui entourent le virus du sida. Le livre Biologie humaine distribué par Smelca Production entrave cet échange avec une remarque aussi déplacée qu’inutile. Pour le respect de nos jeunes et de leur vulnérabilité face à cette maladie, cet ouvrage devrait être repensé. Et tout obstacle mis en travers du travail de sensibilisation fait auprès des jeunes devrait être dénoncé.

mercredi 14 novembre 2007

Le code de la route sera-t-il appliqué un jour ?

Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti

Le Code de la route haïtien est semblable à n’importe quel code routier international. Les usagers de la voie publique, plus particulièrement les conducteurs, y sont invités à respecter un ensemble de lois et de règles de civisme et de savoir-vivre. Fort bien. Mais sur nos routes et dans nos rues, qu’en est-il vraiment ?

Exceptionnellement, le boulevard est plutôt dégagé en ce magnifique après-midi ensoleillé. Un jeune clochard traverse lentement « l’autoroute » à la hauteur de Delmas 48, indifférent à la Jeep qui arrive à vive allure. Le conducteur, qui n’a même pas la décence de ralentir, lui fonce dessus. Impuissante, je vois le jeune homme être heurté par le pare-choc du bolide. Autour de moi, personne ne réagit. Ça doit être normal de frapper un piéton.

Quelques jours plus tôt, un chauffeur, lui aussi pressé, de toute évidence, frappe un enfant. Furieux, il sort la tête de sa voiture et crie : « Mais qu’est-ce qu’il fait dans la rue celui-là ? Il ne va pas à l’école ? ». Deux jeunes Québécois assistent à la scène, scandalisés par la brutalité du chauffeur.

Des infractions passibles de pénalité ?

Dans toutes les rues d’Haïti, chaque jour, c’est la cacophonie. Tout le monde klaxonne à qui mieux mieux. On tourne, on klaxonne, on avance, on klaxonne, on hésite, on klaxonne, ça nous tente, on klaxonne. Pourtant, le Code de la route prévoit une contravention à quiconque « utilise son avertisseur sans raison valable ». Peut-être y a-t-il des nuances à saisir entre ce qui est valable et ce qui ne l’est pas ?

Le 4 juillet dernier, deux policiers arrêtent le véhicule dans lequel je prends place. Mon chauffeur m’annonce qu’on lui réclame 400 gourdes parce qu’il a commis une infraction : sa camionnette n’a pas de rétroviseur. S’il ne paie pas, son véhicule sera saisi. C’est vrai, le code interdit de « circuler avec un véhicule en mauvais état ». Je serais curieuse de savoir combien de ces véhicules sont saisis quotidiennement.

Dans la section des infractions les plus courantes, le code prévoit même une contravention à ceux qui « surchargent leur véhicule ». Sur la place du Champs de Mars, des instructeurs d’auto-écoles transportent parfois 6 passagers dans un véhicule de 5 places. Et que dire des camionnettes de transport public chargées à ras bord ? Et des petits taxis que leurs propriétaires transforment, au besoin, en « camions de déménagement » ?

Saviez-vous que « manquer d’égard à un passager » est passible d’amende ? Que tous ces chauffeurs des transports publics si peu aimables et prodigues d’injures se le tiennent pour dit ! J’apprends aussi qu’il est défendu de « réclamer un prix plus élevé que celui prévu par le tarif officiel ». Voilà un dernier point qui devrait être connu de tous les touristes. Pour toutes les fois où les chauffeurs m’ont fait débourser 10 gourdes au lieu des 5 réglementaires…

Et, conducteurs, soyez maintenant vigilants ! Une contravention vous pend au nez si vous « conduisez un véhicule dégageant trop de fumée ». N’avez-vous pas constaté comme il y en a des milliers qui circulent dans l’aire métropolitaine ? Je tremble à la seule pensée d’être prise au volant d’un tel véhicule, tellement la police routière haïtienne est à l’affût du moindre écart de conduite.

Et comment passer sous silence ce non-respect de la signalisation routière ? Au moins, ce phénomène peut s’expliquer assez facilement : à la vitesse où l’on conduit ici, qui a le temps de voir ces affichettes ? Puisqu’elles ne servent à rien, qu’on les enlève une fois pour toutes ! Au fait, il paraît que la MINUSTAH a lancé une campagne sur la sécurité et la conduite routière en septembre. Je me demande bien pourquoi. Y aurait-il quelque chose à changer dans les comportements sur la route ?

Maintenant, j’ai besoin d’un éclaircissement : quelqu’un peut-il bien me dire si le Code de la route haïtien a toujours cours légal ou si ce n’est qu’un ouvrage folklorique ?

mardi 30 octobre 2007

Les banques méprisent-elles le capital client?

Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti

Plus d’une cinquantaine de clients d’une grande banque de la place a manifesté, vendredi matin, son impatience : il n’y avait que trois caissiers à leur service. Une étudiante, dont le début des cours approchait, a fulminé contre la lenteur désespérante du service : « Je suis sûre que dans les pays étrangers on est mieux traités ! »

En attendant de rencontrer les dirigeants des institutions bancaires, je fais part, à chaud, de mes propres expériences avec leurs services à la clientèle.

« Bonjour, madame, dis-je avec un grand sourire. J’aimerais ouvrir un compte. » Sans prendre la peine de me répondre ni même de lever les yeux de ses paperasses, la préposée à l’accueil d’une succursale de la Unibank m’indique du doigt le bureau du service à la clientèle. Indignée par son inattention, surtout par son impolitesse, je me rends tout de même à l’endroit désigné.

La préposée qui me reçoit - en mastiquant un chewing gum rouge qui détonne sur sa langue rosâtre - se contente, sans jamais daigner m’accorder le moindre sourire, de remplir un formulaire. Elle ne tente rien pour me vendre des produits bancaires correspondant à mon profil. À moi de poser toutes les questions. Une fois les formalités administratives complétées, elle m’invite à me rendre à la caisse pour faire un premier dépôt.

Alors que je fais la queue depuis quelques minutes au guichet, un client se faufile devant moi sous les yeux de la caissière. Son geste grossier me stupéfie. Je m’insurge. Le fautif lance en manière d’excuse : « Je suis juste venu actualiser mon compte. » La caissière prend le carnet du client et me laisse patienter, bouillante de rage. Manifestement content d’avoir trouvé une complice, le malappris s’est retourné vers moi et a lâché, ironique : « Tu ne sais pas c’est quoi actualiser un compte ? (sic) »

Même constat

Étonnée d’avoir été servie avec si peu de courtoisie, je me rends à la BUH pour ouvrir un autre compte. La jeune femme qui me sert doit consulter au moins cinq de ses collègues pour trouver réponse à mes questions : elle ne connaît pas les services offerts par son institution. Une de ses collègues doit même se dédire après avoir affirmé, d’un ton péremptoire, qu’il n’y a aucun bureau de transfert montréalais affilié à la BUH. À un moment, la préposée principale me plaque pour aller faire une causette avec une collègue. Lorsque je lui rappelle qu’elle est en train de me donner une explication sur un service, elle s’exclame : « Je vous avais oubliée ! »

Pas plus souriante, la préposée à l’accueil de la Sogebank me sert debout sur le pas de la porte (!) avant de me guider vers le guichet pour faire un dépôt. À ma grande surprise, j’aperçois sur le comptoir une photocopie de la carte de crédit d’un client avec toutes ses données personnelles, son solde de 18 000 $ US et ses coordonnées - adresse, numéro de téléphone -étalés à la vue de tous.

« Avancez », m’intime le guichetier alors qu’il n’a pas encore terminé avec son client. Lorsque je le lui fais remarquer, il me rétorque, surpris : « Vous êtes prête à attendre ! » Mais quelle question!... Une transaction bancaire ne s’effectue-t-elle pas dans la plus grande confidentialité ?

Je vivrai la même expérience à la BNC et à la Capital Bank : d’un côté, le niveau d’indiscrétion est tel que je préfère m’abstenir d’ouvrir un compte, car la préposée à l’accueil reçoit deux clients à la fois tout en répondant à diverses demandes. De l’autre, la préposée réduit le service à ses préoccupations personnelles.

Ce n’est qu’à la Scotiabank que je reçois un service décent. La préposée me sert avec diligence et me fournit des explications détaillées et précises. Mais comme partout ailleurs, je n’ai droit à aucun sourire.

Publicité, silence !

Certaines de ces banques vantent pourtant les mérites de leurs services dans des campagnes publicitaires agressives. À la Capital Bank, une affiche trône à l’entrée : « Certaines banques se battent pour être # 1. Capital Bank travaille sans relâche pour que vous soyez # 1. Il ne s’agit pas de nous, il s’agit de vous. » Dans l’une des succursales, la préposée du service à la clientèle fait plutôt de l’appel téléphonique personnel qu’elle reçoit sa préoccupation # 1 : « Tu passes me voirrrrr à la maison ou à la banque », roucoule-t-elle en admirant ses ongles.

À la BUH, deux slogans s’adressent aux éventuels clients : « La vie est service » et « La course vers le service n’a pas de ligne d’arrivée ». Songeuse, je ne peux m’empêcher de me demander comment un service qui n’a pas de ligne de départ peut avoir une ligne d’arrivée ?

En tant que capital clients, ne mériterions-nous pas davantage d’investissement ou d’empathie ? Peut-être que je me trompe…

mercredi 24 octobre 2007

Internet, plus sûr que la mer

Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti

Lorsque les jeunes naviguent sur Internet, ils cherchent à se faire des amis provenant de tous les horizons, échangent des photos et clavardent dans les salles de discussion virtuelles. Mais sous ces activités innocentes et apparemment inoffensives, il y a un désir bien réel : fuir Haïti.

Dans les cybercafés, les moteurs de recherche habituels, Yahoo et Google, sont les premiers témoins du mal de partir qui ronge les jeunes Haïtiens. Les mots clés visa, Canada, étudier à l’étranger sont fréquemment utilisés, surtout par les étudiants. Après avoir complété leurs études universitaires, plusieurs veulent quitter le pays à tout prix.

Abdias Charles, de PC Services Cybercafé à Delmas 65, a observé cette tendance chez ses clients : « Beaucoup d’étudiants, des hommes, cherchent des bourses ou des demi-bourses d’études. Ils ont le pressentiment que leurs opportunités d’emploi seront meilleures à l’étranger. »

Jean-Karl Dade, un étudiant de l’École de droit et des sciences économiques des Gonaïves, tente depuis 2 ans de trouver le moyen de quitter le pays. « Après avoir tenté en vain d’entrer à l’Université d’État d’Haïti, j’ai essayé d’obtenir un visa pour aller au Canada. Encore là, j’ai subi un échec. En allant sur le Net, j’ai voulu voir s’il n’y avait pas d’autres possibilités. »

M. Dade a donc multiplié les recours en remplissant divers formulaires électroniques. Il se sent maintenant un peu perdu : « Je n’ai jamais de réponse fiable. Il n’y a que les États-Unis qui m’ont répondu et ils m’offrent un cours en ligne. Je ne suis pas très bon en anglais », soupire-t-il, découragé.

D’autres réalités pour les jeunes femmes

Les jeunes femmes, même celles mariées, tentent aussi de fuir le pays. Mais autrement. Leur stratégie consiste à se trouver un petit copain à l’étranger. Certaines vont jusqu’à confier la gestion de leur dossier aux responsables des cybercafés ! « Les jeunes femmes viennent ici et me demandent de leur ouvrir un compte de courriel, explique M. Charles. Elles me laissent leur mot de passe et je gère les messages qu’elles reçoivent de l’étranger. »

En peu de temps, elles parviennent à séduire et à établir des liens. « Il y a des sites qui favorisent et facilitent les rencontres, ajoute-t-il. Au bout de quelques séances de discussion, elles commencent à recevoir des transferts de fonds de leurs copains virtuels. » M. Charles ne cache pas qu’il reçoit un pourcentage de ces virements… Beaucoup de ses clientes lui demandent aussi de modifier leurs photos : « Elles veulent que je fasse des design et des retouches pour paraître plus jolies. Elles veulent de belles photos », précise-t-il.

Un besoin général

Codjo Lansi Britanishi Djana, un employé de Serviglobe-Entreprises, confirme ce besoin de fuir des jeunes. Depuis son embauche dans le cybercafé, il y a deux ans, il a rempli des dizaines de demandes de visas pour ses clients… et lui-même ! « Depuis que je suis ici, j’en profite, confie-t-il. Je passe beaucoup de temps à chercher des moyens de partir. »

Selon une étude commanditée par l’Observatoire sur la pénétration des technologies de l’information et de la communication en Haïti (OPTICH), la navigation et la recherche dans les cybercafés se sont appréciées de 145 % ces dernières années. Et la majorité de la clientèle est âgée entre 20 et 30 ans, la tranche d’âge d’une génération pleine d’espoirs et de rêves. Au moins, pour améliorer leur sort, certains d’entre eux tentent la navigation sur Internet plutôt que sur les vagues meurtrières de la mer… Mais le désir reste le même.

Des travailleurs au ventre... et aux poches vides

Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti

Même salariés, la majorité des Haïtiens restent pauvres. Avec un salaire minimum fixé à 70 gourdes par jour, peu d’entre eux parviennent à vivre décemment. Au quotidien, ce sont des milliers de travailleurs qui ne mangent pas à leur faim, et qui peinent à nourrir leur famille.

Myrlène Jacques est caissière dans une firme de micro-finance depuis 2 ans. Pour 72 heures de travail, elle gagne 1 362,5 gourdes par semaine, à peine de quoi payer les frais scolaires de sa petite sœur - elles sont toutes deux orphelines - et subvenir à leurs besoins essentiels. Et pourtant, son salaire est moyen, et même enviable pour beaucoup !

Chaque mois, elle débourse 1 725 gourdes pour le collège de sa cadette, en plus d’avoir à payer 245 gourdes par jour pour se déplacer dans Port-au-Prince. Uniquement pour l’école et le transport, elle dépense donc 7 205 gourdes chaque mois. C’est 1 755 gourdes de plus que son salaire mensuel. Et le prix de la nourriture n’est pas encore comptabilisé dans ces frais… Comment arrive-t-elle à assumer toutes ces dépenses? « Je suis obligée », dit-elle en haussant les épaules. La réalité ? Elle a des dettes par-ci, par-là.

Tout comme le million et demi d’Haïtiens qui possèdent un, ou deux, ou même trois portables, Myrlène doit aussi acheter des cartes d’appel… Et d’autres doivent payer des factures pour des services déficients d’eau et d’électricité - et se faire livrer de l’eau et acheter des chandelles - ou remplir d’essence leur réservoir de voiture malmenée sur les routes - et passer chez le mécanicien réparer les dommages causés par les nombreux chocs…

Une vie pourtant chère

Comparé à ce que gagne Myrlène, le coût de la vie est trop élevé pour les milliers de gens qui ont un salaire semblable. Les produits de consommation achetés sur une base quotidienne, comme le riz, dont la marmite se vend environ 15 gourdes, l’huile de cuisson et les pois, deviennent inabordables. Même les marchandes se plaignent de les vendre trop chers !

Hiclaine Métellus, qui vend des produits alimentaires sur la rue des Miracles, se voit contrainte d’augmenter constamment ses prix. « En juillet, j’achetais la caisse d’huile de cuisson à 1 000 gourdes. Je la paie aujourd’hui 1 250 gourdes. Je suis obligée d’augmenter le prix pour mes clients », déplore-t-elle. Elle vend maintenant le gallon d’huile 50 gourdes de plus qu’il y a deux mois.

Pourtant, les salaires n’augmentent pas. « Il n’y a que le drapeau qui monte et qui descend », ironise la marchande. Non loin de son kiosque, une consommatrice élève la voix : on a augmenté le prix d’une bouteille de vin qu’elle achète régulièrement. « Comment ? Je ne comprends pas ! Je l’achetais moins cher il y a quelques semaines ! Où est mon vendeur habituel ? » Et – hasard ? – il y a beaucoup plus de vendeurs que d’acheteurs dans les rues.

Entre la réalité de la rue et les indicateurs macroéconomiques, il y a un fossé plus profond que la mer des Antilles. Et malgré tous les beaux discours, le peuple reste sur sa faim.

mardi 12 juin 2007

Je ne suis pas une couleur

Article publié dans la revue Châtelaine, édition avril 2007.

Lassée des discours habituels sur le racisme, une jeune femme revendique, au-delà des couleurs et des étiquettes, son droit à l’individualité.

Les Italiens viennent d’Italie, les Chinois de Chine, les Grecs de Grèce. Chacun de ces peuples aborde la vie selon des valeurs, des préceptes et des croyances qui se transmettent de génération en génération. Mais quelles valeurs les Blancs partagent-ils ? De quel pays viennent-ils, au fait ?

Mais existerait-il des pays nommés Blancie, Noirie, Jaunie ? Qu’ont au juste en commun les Blancs érudits et les Blancs incultes, les Noirs leaders et les Noirs moutons, les Jaunes cartésiens et les Jaunes confus ? Alors à quoi ça rime de mettre dans le même panier Maliens, Haïtiens, Angolais et Papouasiens ? Parce qu'ils ont la peau foncée?

Moi, étudiante en journalisme, je vais dire un truc simple et clair, avec des mots vrais : j’en ai assez des débats creux sur le racisme, comme celui suscité par le sondage démagogique publié en janvier par le Journal de Montréal. Je m’adresse à ceux qui nous croient opposés par une différence. Qui m’associent automatiquement à un groupe. Qui me disent « Retourne chez toi » alors que chez moi c’est ici. Qui hésitent à m’embaucher parce que ma couleur les dérange. Qui ne savent pas qui je suis.

Je suis fatiguée qu’on cherche à me venir en aide, qu’on me croie défavorisée par la nature. Je ne suis pas une couleur, je ne suis pas une Noire, mais une personne à part entière. Pourquoi persister à croire que mon teint a une signification ?

Au printemps dernier, dans un article de L’actualité intitulé « Sommes-nous racistes ? », on pouvait lire que les Noirs sont plus scolarisés que les Blancs. Et alors ? Cela ne change rien à la vie des gens, encore moins à la mienne. Tous ces chiffres, statistiques et études me laissent impassible. Je n’ai rien à faire de tous ces constats qui tentent d’expliquer « notre condition » ! L’interrogation subsistera tant qu’on ne regardera pas bien en face la réalité, si laide soit-elle.

Assez, la victimisation !

Ai-je besoin de lois pour m’intégrer à la société qui m’a vue naître ? De mesures pour m’insérer dans ma propre collectivité ? L’article fait état de pistes qui mèneraient à ces louables buts. Un exemple : « Un patron de PME qui cherche un menuisier depuis quatre mois, même s’il a des préjugés contre les minorités, ne rechignera pas à embaucher un Noir compétent. D’autant plus que Québec offre depuis l’an dernier un cadeau aux PME qui ouvrent leur porte aux gens de couleur. » Ai-je envie de travailler pour un patron qui a besoin d’une prime pour me considérer, pour oublier que ma peau lui répugne ? Qui me croit a priori sale, crétine et hideuse ?

Une société ouverte ?

Très peu de personnes ont relevé cette phrase du chanteur Corneille lors de son discours au Gala de l’ADISQ 2004 – j’ai même eu un mal fou à la retrouver intégralement : « Il y a trois ans, quelqu’un d’une compagnie de disques m’a dit : “On vit dans un Québec blanc et il n’y a peut-être pas de place pour toi.” »

Cette bêtise, quel que soit le misérable qui l’a proférée, m’a prouvé que j’ai lieu de m’inquiéter de n’être qu’une couleur aux yeux de certains. Et que, chez nous, le racisme est souvent bien sournois.

Je n’ai jamais pensé que je pourrais être triste en raison de mon origine ethnique, et à plus forte raison au Québec. Au contraire, j’étais toujours la première à proclamer haut et fort mon bonheur d’évoluer dans une société si ouverte à la différence – non pas à celle des individus, car nous sommes tous semblables, mais à celle des cultures.

Tandis que certains de mes amis tentent de créer leurs propres entreprises pour pouvoir engager leurs « frères de couleur », moi je refuse de croire qu’il faille en arriver là. Tandis qu’ils se découragent et courbent l’échine, moi je me tiens droite et je considère chacune de mes « faiblesses » comme une force. Imaginez, en plus d’être foncée, je suis femme et je suis ronde. Ça va mal en titi par chez nous !

Ma peau n’est que de la peau

Je ne suis pas une couleur. Ma personnalité n’est pas définissable par ma « race ». Je suis une personne distincte, avec des rêves, des buts, des pensées. Mon épiderme ne révélera jamais qui je suis, et celui des autres m’indifférera toujours. Je ne veux pas me battre pour ma couleur. Personne ne devrait avoir à le faire !

Une connaissance m’a dit, un jour : « Tu es plus proche d’une Blanche pauvre que d’une Noire riche. Ne te bats pas pour une couleur, mais pour une classe sociale. » Moi qui jusque-là croyais fermement appartenir à une race, j’ai compris que ma pigmentation cutanée est impuissante à exprimer ce que je suis. Qui peut me démontrer que la mélanine peut définir un groupe de personnes ? Qu’il se lève ! Alors j’accepterai d’être Noire avant que d’être Moi.

Prenez-moi pour moi

Je ne me porterai pas à la défense des Noirs, une cause à laquelle je ne crois pas. Je ne défendrai que mon intégrité. Si besoin est de classer, on classera les personnes d’après leur origine ou leur culture.

Être noir, ça ne veut rien dire. Être blanc, ça ne veut toujours rien dire. Être triste, O.K. Être joyeux, parfait. Indécis, pourquoi pas ? Mais qu’on cesse de me croire obscure ! Je suis lumineuse, pleine de charme, vivante, étourdissante ! Je ne veux pas bénéficier d’une politique d’accès à l’égalité : c’est déjà un droit inaliénable que d’être traité sur le même pied que tous. Je veux travailler autant que tous pour réussir, ni plus, ni moins. Je veux m’ôter cette étiquette de « Noire » qui me colle à la peau depuis le temps de l’esclavage. Qu’on ne s’apitoie pas sur mon sort. Qu’on voie plutôt en moi la folle, l’ambitieuse, la tenace. Qu’on me prenne telle que je suis ; qu’on me prenne pour Murielle Chatelier.

Port-au-Prince, capitale du kidnapping

Article publié dans le quotidien La Presse, le 25 mai 2007
http://www.cyberpresse.ca/article/20070525/CPMONDE/705250587/5160/CPMONDE

Murielle Chatelier
La Presse
Collaboration spéciale
Port-au-Prince

Les enlèvements se multiplient dans la capitale haïtienne. Le phénomène prend de l'ampleur au point qu'aujourd'hui, des hommes peuvent même enlever leur propre mère.

À la fin du mois de mars, un Américain de 68 ans a été enlevé pour avoir refusé de payer une somme promise à une prostituée. Cette femme a alors commandé son kidnapping à des «relations». Le 1er avril, son cadavre a été retrouvé malgré le versement d'une rançon de près de 6000$.

Au cours du même mois, un nourrisson de 5 mois a été enlevé avec la complicité d'un de ses oncles. Il a été séquestré, étranglé, puis jeté dans un canal. Un garçon de 9 ans a aussi été kidnappé avant d'être tué et abandonné aux chiens.

Assis dans son bureau de la capitale, un avocat de 38 ans qui préfère taire son nom se rappelle difficilement sa propre expérience. Il a été enlevé le vendredi 27 octobre 2006, en plein jour, alors qu'il se rendait à Port-au-Prince pour affaires.

À peine a-t-il franchi l'entrée de la ville qu'une camionnette s'est immobilisée devant lui, ses trois passagers prétextant une panne. Deux d'entre eux lui ont soudainement pointé des armes au visage, tandis que le troisième l'a violemment arraché à son volant. Comme c'est souvent le cas, les témoins sont restés impassibles, figés par la peur.

«Ils m'ont passé des lunettes noires aveuglantes, ligoté et projeté sur le siège arrière de mon véhicule sans ménagement», relate péniblement l'avocat. Il a ensuite été conduit à la base du chef de ses assaillants avant d'être dépouillé de tous ses effets personnels.

Il avait en sa possession une somme «intéressante» pour le début des négociations: 16 000 gourdes (environ 500$). «Pour eux, c'est une somme importante», déclare la victime. Le chef l'a alors interrogé - en prenant soin de garder une arme collée sur sa tempe - pour évaluer son «potentiel» de rançon: selon ses estimations, cet avocat pourrait lui rapporter 150 000$.

Ses kidnappeurs ont rapidement contacté ses proches, non sans l'avoir menacé à maintes reprises de l'achever s'il ne coopérait pas. «Je tremblais de peur tellement j'étais sûr d'y laisser ma peau.» Durant toutes les procédures, il n'a opposé aucune résistance à ses kidnappeurs. Les récits d'horreur de victimes passées à tabac ou sauvagement assassinées l'ont paralysé.

À un moment, il a cru son heure venue. «J'ai entendu un grand fracas. Tout le monde s'est mis à crier et à courir, au milieu des coups de feu.» Des hommes lui ont alors enlevé ses lunettes avant de le détacher. L'otage venait d'être libéré par des policiers d'une cellule spécialisée contre les enlèvements.

Des histoires de famille

Depuis un certain temps, les kidnappeurs ont modifié leurs tactiques. Ils ciblent souvent les membres de leur propre famille. Des fils commanderaient ainsi l'enlèvement de leur mère, des oncles, celui de leurs neveux ou nièces.

Selon le responsable du Réseau national de défense des droits humains en Haïti, Pierre Espérance, l'absence de justice sociale est la cause principale de cette situation: «La loi n'est ni appliquée ni respectée dans cette jungle. Et les conséquences se répercutent dans les liens familiaux, banalisés au même titre que la vie humaine.»

M. Espérance rappelle que parmi les centaines de personnes arrêtées dernièrement, moins d'une dizaine ont été sanctionnées. «Les gens savent que quoi qu'ils fassent, ils resteront impunis. Tout le monde fait maintenant n'importe quoi. C'est l'anarchie totale.»

Il refuse de mettre la pauvreté en cause dans ce drame. «Trop de gens ont le réflexe d'expliquer le kidnapping en se référant à la misère, alors que le peuple s'y est résigné depuis des décennies. Il est temps de comprendre que les problèmes en Haïti vont bien au-delà de cette unique considération.»