vendredi 30 novembre 2007

Laissez les femmes se dénuder !

Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti

Les femmes qui se déshabillent dans les productions artistiques et publicitaires font généralement ce choix de plein gré. Pendant que le ministère à la Condition féminine et aux droits des femmes s’inquiète de plus en plus des stéréotypes sexuels véhiculés par les médias, des milliers de femmes continuent de crever de faim, d’enfanter à la chaîne, d’être analphabètes et d’être victimes de violence. Où sont les priorités ?

Une campagne de sensibilisation contre l’exploitation du corps de la femme est lancée. Des séances de formation seront même dispensées aux patrons des médias, aux journalistes culturels et aux réalisateurs de vidéoclip. Tous des gens qui ont le ventre plein chaque jour, qui ont un abri au-dessus de la tête et qui ont le temps - et les moyens - de s’adonner à ces « amusements ».

Aujourd’hui, entre Delmas 79 et 75, une femme est assise à même le trottoir, les seins dehors. L’un de ses mamelons a disparu sous une croûte jaunâtre et blanchâtre qui recouvre une partie de son sein et qui semble la faire souffrir et l’incommoder. Elle a choisi d’exposer ses meurtrissures à la face des passants pour crier son besoin d’aide. Pendant ce temps-là, des femmes dévoilent leur poitrine par pur plaisir ou par fierté d’être si bien pourvues par la nature.

Un peu plus loin, à la station de Delmas 65, une femme visiblement malade et aux prises avec des douleurs est malhabilement soutenue par deux hommes. Elle peine à tenir debout. Ses « ambulanciers » improvisés l’emmènent à l’hôpital dans l’inconfort d’une camionnette publique. Il n’y a pas de service de transport adapté à sa condition. Sur toute la longueur du boulevard, des femmes marchent en traînant derrière elles des enfants aux cheveux roussis par la malnutrition.

Dans toutes les rues, les femmes se démènent pour recueillir quelques gourdes pour nourrir leur famille. Sous le soleil toujours cuisant, elles portent de lourdes charges sur leur tête et parfois même des glacières. À la maison, que dis-je, dans leurs taudis, elles doivent encore cuisiner, s’occuper des enfants et de leur mari qui, trop souvent, les maltraite. Il y a même des fouets, des « rigoises » - pardonnez-moi, j’écris mal le créole -, qui sont destinés aux femmes. Un marchand en vendait sur la place du Champs de Mars.

Des mesures, dit-on

Les femmes victimes de viol et d’agressions sexuelles se verront octroyer des certificats médicaux gratuits « dans les meilleurs délais », a assuré mardi la directrice de la protection de la défense des droits des femmes, Denise Amédée. Les délais ne sont-ils pas plus urgents que ceux du lancement d’une campagne de sensibilisation ?

Une ligne téléphonique disponible 24/24 sera opérationnelle en janvier 2008 pour aider les victimes de violence. On leur offrira un service d’assistance et de conseils. Leur donnera-t-on aussi les moyens de fuir leur foyer de violence ? A-t-on prévu des lieux pour les recevoir et les protéger contre leurs bourreaux ? Et ceux-là, qui va les éduquer à cesser de traiter leurs femmes comme des moins-que-rien ? Qui va leur apprendre à respecter la mère de leurs enfants ?

Les jeunes femmes peuvent bien se dénuder si ça flatte leur égo. Leur attitude ne devrait pas ébranler les gens plus que la misère de ces autres femmes dignes qui mènent un combat quotidien pour vivre mieux. Les pays occidentaux peuvent se permettre de s’attarder sur ces problèmes. Leurs citoyens vivent décemment, leurs sociétés évoluent, leurs richesses sont innombrables. Que dire d’Haïti ?

jeudi 22 novembre 2007

Sexualité canine et sida chez les jeunes : un lien douteux

Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti

Dans le livre Biologie humaine destiné aux élèves de 3e et de 1re des écoles haïtiennes, on peut lire comme conseil dans la section sur la prévention du sida : « (…) les gens doivent cesser de se comporter comme les chiens, en faisant l’amour à chaque fois qu’ils en ont envie. ». Voilà exactement le genre de propos dont les adultes responsables de jeunes devraient s’inquiéter, surtout dans la lutte contre un problème aussi grave que la transmission du sida.

Selon les données de l’UNICEF, la moitié des 5 millions de nouvelles contaminations du sida survenues en 2002 a frappé les jeunes. Aussi, plus d’un tiers des personnes séropositives sont âgées de 25 ans et moins. L'Organisation mondiale de la Santé affirme quant à elle que plus de 100 millions d'infections sexuellement transmissibles sont diagnostiquées chaque année chez des jeunes de moins de 25 ans.

Depuis longtemps, le monde entier est exposé à la diffusion des attitudes permissives de l’Occident envers la sexualité, exprimées à voix haute depuis les années 70. À Port-au-Prince, les copieurs de DVD, surtout des jeunes, vendent des films pornographiques à n’importe quel coin de rue. Plusieurs cybercafés, de la capitale aux provinces, affichent des mises en garde interdisant l’accès aux sites pornographiques dont les jeunes hommes sont particulièrement friands. L'incitation au sexe est partout.

Récemment, la Chine conservatrice a dû faire face à une révolution sexuelle chez les jeunes. Une jeune Chinoise a déclaré à un quotidien : « Le seul divertissement de mes parents provenait des films révolutionnaires, ainsi ils étaient très conservateurs concernant le sexe. Ma génération, nous voyons tout, de partout, et nous avons faim de nouvelles expériences. ». Incidemment, les taux de maladies transmissibles sexuellement ont considérablement augmenté, avec des infections du VIH croissant plus rapidement parmi les jeunes de 15 à 24 ans.

Essayer de contrôler la sexualité en prônant l’abstinence est une stratégie qui a démontré ses faiblesses et son manque de proximité avec la réalité. Tenter de dégoûter les jeunes Haïtiens en assimilant leurs relations sexuelles à celles de la race canine est une pratique désuète et hautement condamnable. Surtout quand des études démontrent clairement qu’ils commencent leur vie sexuelle très tôt.

Une analyse situationnelle réalisée par l’Institut haïtien de l’enfance en 1999 a montré que 60 % des garçons et 30 % des filles avaient eu leur première relation sexuelle avant 15 ans. Dans l’enquête de surveillance comportementale réalisée par le projet IMPACT en 2000, 66 % des garçons et 46 % des filles de 15 à 19 ans avaient déjà eu une expérience sexuelle. Avec des données aussi révélatrices et dans un tel contexte, y a-t-il lieu de prétendre que le prêche du puritanisme est approprié ?

Sur le terrain

Le travail des intervenants modernes et conscientisés en est un de sensibilisation. Les mythes sur la transmission du sida sont coriaces chez les jeunes. Selon l’enquête Mortalité, morbidité et utilisation des services menée en 2000, 93 % des jeunes de 15 à 19 ans et 80 % des jeunes de 20 à 24 ans ne croient pas qu’ils courent le risque d’attraper le sida. Le problème est extrêmement sérieux. À ne pas prendre à la légère.

Un jeune de 24 ans à qui on a demandé comment il se protège contre les maladies vénériennes a répondu : « Ces choses-là (lire, ces maladies-là) ne sont pas pour moi. ». Aucune mention de ses moyens de protection réels, comme le condom ou les tests de dépistage entre partenaires. Chaque année, le sida empoisonne la vie de milliers de ses confrères et consœurs, mais lui, il est immunisé contre ce fléau. C’est simple, il l’a dit lui-même, cette maladie n’est pas pour lui. Et, pire, il est convaincu de ce qu’il affirme, comme les 80 % des jeunes de son âge qui ne croient pas courir le risque d’attraper le sida…

Malheureusement, ce jeune - et tant d’autres - fait déjà partie du groupe qui est le plus difficile à sensibiliser. Selon l’UNICEF, il est plus facile d’inculquer aux adolescents des comportements qui ne mettent pas leur santé en danger que de modifier des comportements déjà à risque. Cet organisme dit encore qu’il a été prouvé partout dans le monde que lorsque les jeunes hommes et femmes possèdent les outils et ont les moyens d'adopter des comportements sans danger, la propagation du sida ralentit, voire même diminue. Associer les relations sexuelles des jeunes à celles des chiens n’est ni un outil ni un moyen.

Les jeunes ont besoin d’être éduqués. Le manque d’information sur le VIH est une barrière qui les empêche d’adopter un comportement sexuel sécuritaire. Et que souhaitons-nous en tant que société ? Fermer les yeux et laisser les jeunes aller au-devant de cette maladie dont ils ignorent les conséquences ? Ou plutôt les prévenir de ce qui les attend s’ils ne font pas attention ?

Les écoles sont des lieux privilégiés pour dialoguer avec les jeunes et les instruire des réalités qui entourent le virus du sida. Le livre Biologie humaine distribué par Smelca Production entrave cet échange avec une remarque aussi déplacée qu’inutile. Pour le respect de nos jeunes et de leur vulnérabilité face à cette maladie, cet ouvrage devrait être repensé. Et tout obstacle mis en travers du travail de sensibilisation fait auprès des jeunes devrait être dénoncé.

mercredi 14 novembre 2007

Le code de la route sera-t-il appliqué un jour ?

Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti

Le Code de la route haïtien est semblable à n’importe quel code routier international. Les usagers de la voie publique, plus particulièrement les conducteurs, y sont invités à respecter un ensemble de lois et de règles de civisme et de savoir-vivre. Fort bien. Mais sur nos routes et dans nos rues, qu’en est-il vraiment ?

Exceptionnellement, le boulevard est plutôt dégagé en ce magnifique après-midi ensoleillé. Un jeune clochard traverse lentement « l’autoroute » à la hauteur de Delmas 48, indifférent à la Jeep qui arrive à vive allure. Le conducteur, qui n’a même pas la décence de ralentir, lui fonce dessus. Impuissante, je vois le jeune homme être heurté par le pare-choc du bolide. Autour de moi, personne ne réagit. Ça doit être normal de frapper un piéton.

Quelques jours plus tôt, un chauffeur, lui aussi pressé, de toute évidence, frappe un enfant. Furieux, il sort la tête de sa voiture et crie : « Mais qu’est-ce qu’il fait dans la rue celui-là ? Il ne va pas à l’école ? ». Deux jeunes Québécois assistent à la scène, scandalisés par la brutalité du chauffeur.

Des infractions passibles de pénalité ?

Dans toutes les rues d’Haïti, chaque jour, c’est la cacophonie. Tout le monde klaxonne à qui mieux mieux. On tourne, on klaxonne, on avance, on klaxonne, on hésite, on klaxonne, ça nous tente, on klaxonne. Pourtant, le Code de la route prévoit une contravention à quiconque « utilise son avertisseur sans raison valable ». Peut-être y a-t-il des nuances à saisir entre ce qui est valable et ce qui ne l’est pas ?

Le 4 juillet dernier, deux policiers arrêtent le véhicule dans lequel je prends place. Mon chauffeur m’annonce qu’on lui réclame 400 gourdes parce qu’il a commis une infraction : sa camionnette n’a pas de rétroviseur. S’il ne paie pas, son véhicule sera saisi. C’est vrai, le code interdit de « circuler avec un véhicule en mauvais état ». Je serais curieuse de savoir combien de ces véhicules sont saisis quotidiennement.

Dans la section des infractions les plus courantes, le code prévoit même une contravention à ceux qui « surchargent leur véhicule ». Sur la place du Champs de Mars, des instructeurs d’auto-écoles transportent parfois 6 passagers dans un véhicule de 5 places. Et que dire des camionnettes de transport public chargées à ras bord ? Et des petits taxis que leurs propriétaires transforment, au besoin, en « camions de déménagement » ?

Saviez-vous que « manquer d’égard à un passager » est passible d’amende ? Que tous ces chauffeurs des transports publics si peu aimables et prodigues d’injures se le tiennent pour dit ! J’apprends aussi qu’il est défendu de « réclamer un prix plus élevé que celui prévu par le tarif officiel ». Voilà un dernier point qui devrait être connu de tous les touristes. Pour toutes les fois où les chauffeurs m’ont fait débourser 10 gourdes au lieu des 5 réglementaires…

Et, conducteurs, soyez maintenant vigilants ! Une contravention vous pend au nez si vous « conduisez un véhicule dégageant trop de fumée ». N’avez-vous pas constaté comme il y en a des milliers qui circulent dans l’aire métropolitaine ? Je tremble à la seule pensée d’être prise au volant d’un tel véhicule, tellement la police routière haïtienne est à l’affût du moindre écart de conduite.

Et comment passer sous silence ce non-respect de la signalisation routière ? Au moins, ce phénomène peut s’expliquer assez facilement : à la vitesse où l’on conduit ici, qui a le temps de voir ces affichettes ? Puisqu’elles ne servent à rien, qu’on les enlève une fois pour toutes ! Au fait, il paraît que la MINUSTAH a lancé une campagne sur la sécurité et la conduite routière en septembre. Je me demande bien pourquoi. Y aurait-il quelque chose à changer dans les comportements sur la route ?

Maintenant, j’ai besoin d’un éclaircissement : quelqu’un peut-il bien me dire si le Code de la route haïtien a toujours cours légal ou si ce n’est qu’un ouvrage folklorique ?