Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti
Dans quelques semaines, des femmes se feront charcuter sur la table de charlatans improvisés en avorteurs. Dans quelques mois, d’autres femmes, à peine capables de s’alimenter, accoucheront plutôt d’une bouche supplémentaire à nourrir. Des conséquences de ces parties de jambes en l’air carnavalesques. Tout le monde est au courant de ces catastrophes à venir, mais personne ne pense à les prévenir.
Une fois de plus, cette année, les autorités concernées passent à côté du problème. Durant la période carnavalesque, les ébats sexuels seront toujours aussi innombrables et les imprudences se compteront encore par centaines. Aucun ministère n’a dit un mot là-dessus. Pas de sensibilisation à l’utilisation de préservatifs. Pas de promotion de la contraception féminine. Pas de mises en garde contre les grossesses non désirées. Pourtant, l’absence de contraception est l’une des principales raisons de l’avortement.
Dans l’attente de leur manne, les charlatans doivent même se réjouir. Rien ne sera fait pour les empêcher de commettre leurs crimes. Des femmes anxieuses viendront par dizaines cogner à leur porte pour se débarrasser à n’importe quel prix de leur fœtus. Infliger des sévices à leurs corps, voilà ce que ces profanes s’apprêtent à faire. Ces pratiques clandestines dévoilent une vérité : le droit à l’avortement est un choix au-dessus de toute loi. À quoi bon l’ignorer ?
L’avortement, une réalité ici comme ailleurs
Une étude publiée le 12 octobre 2007 par des instituts de recherche américains, en partenariat avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), démontre que les femmes sont tout aussi susceptibles d’avoir recours à l’avortement dans les pays où il est interdit que dans ceux où il est légal.
Dans cette étude des évolutions de l'avortement entre 1995 et 2003, les experts relèvent que les taux d'avortement sont pratiquement égaux dans les pays développés que dans ceux en développement. D’un autre côté, plus de la moitié de ces interruptions volontaires de grossesse sont réalisées dans des conditions dangereuses. Sans grande surprise, 97 % de ces avortements à risques sont pratiqués dans les pays pauvres.
Qui enquête sur cette crise de santé publique en Haïti ? Qui tente d’apporter une solution à cette atrocité au niveau des droits de l’Homme ? L’approche du carnaval aurait été un moment propice pour lancer une campagne de sensibilisation, surtout quand on sait que le taux d’avortement augmentera en flèche après les festivités.
Le droit à l’avortement est une question sensible dans toutes les sociétés. Pas plus tard que lundi, la presse canadienne a soulevé à nouveau ce débat avec des médecins et des spécialistes, 20 ans après la décriminalisation de l’avortement par la Cour suprême du Canada.
Mais rester muet face à ce problème donne les résultats qu’on connaît : les femmes haïtiennes, tout comme celles des autres pays en développement, ne sont nullement protégées et leurs corps subissent les pires calomnies. Elles risquent leur santé et leur vie parce que trop de gens, ceux qui doivent changer les choses, gardent les yeux fermés sur leur sort.
Des naissances sans contrôle
Certaines femmes mèneront leur grossesse « de carnaval » à terme. Sans savoir comment prendre soin de leur nourrisson. Sans moyens, souvent, elles s’en débarrasseront. Les corps de ces innocents seront retrouvés noyés dans des cours d’eau ou abandonnés dans des bennes à ordures. Qui peut dire combien d’entre eux seront enterrés, assassinés, incinérés ? Parce dans un pays où les registres d’état civil existent à peine, tous les scénarios, aussi scabreux soient-ils, sont possibles.
Au carnaval, la débandade, la débauche et le besoin de luxure n’ont pas de sexe. Les femmes enfilent leurs petites tenues, d’un bout à l’autre du monde. Toronto, Brésil, Espagne… Peu de gens cachent leur intention de se vautrer dans les plaisirs de la chair. Mais ici, les conséquences de ces comportements libertins sont abominables.
Quelqu’un doit y penser.
mardi 29 janvier 2008
vendredi 18 janvier 2008
La DGI se paie-t-elle la tête des contribuables?
Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti
Les employés de la Direction générale des impôts (DGI) ne sont pas reconnus pour leur courtoisie. Comme dans bien d’autres établissements haïtiens, la notion de service est inexistante dans cette institution. Et pour cause : sa qualité ne semble pas être une priorité ni même une préoccupation. Un constat établi sur la foi des propos tenus par le porte-parole de la DGI, M. Murray Lustin Jr.
Frantz se présente tôt à la DGI, vers 9 h a.m. De passage en Haïti - il réside aux États-Unis - il en profite pour renouveler sa plaque d’immatriculation. À son entrée dans un bureau, 13 employés sont à leur poste. À son grand étonnement, la plupart d’entre eux déjeunent et jasent. Il attendra ainsi 15 minutes avant qu’un employé daigne lui accorder son attention. « Je ne peux pas croire à la façon dont j’ai été ignoré par tous ces employés, alors que j’étais là pour payer des taxes », raconte-t-il, offusqué.
Questionné au sujet de ces employés qui déjeunent à leur bureau en présence des contribuables, le porte-parole de la DGI, M. Murray Lustin Jr, explique ainsi ces écarts de conduite : « L’heure régulière des pauses, ce n’est pas 9 h. Elles sont plutôt entre 12 h et 1 h. Mais je doute qu’il y ait un pourcentage significatif d’employés qui agissent de la sorte. Ce ne sont certainement que des cas isolés. Et depuis des mois, un projet de cafétéria traîne. J’espère qu’il se concrétisera enfin. Pour l’heure, les employés n’ont pas d’autres endroits pour manger ».
Muni du document nécessaire au paiement de son immatriculation, Frantz se rend ensuite à la caisse. Deux caissières assises à leur comptoir discutent d’elles-mêmes… pendant 15 minutes ! Après s’être livrées à cette activité de la plus haute importance dans le cadre de leur fonction, l’une d’elles reçoit enfin Frantz. « La caissière n’avait pas assez de monnaie dans sa caisse et elle m’a demandé de sortir pour acheter quelque chose à un vendeur ! » Doublement insulté, Frantz lui dit de garder la monnaie et de simplement effectuer le paiement. Ce qu’elle refuse avec obstination. Elle décide alors de mettre fin à la transaction.
Un contribuable, compatissant au malheur de son semblable, offre alors à Frantz de changer son argent. Il peut donc conclure sa transaction. « Le plus incroyable dans cette histoire, c’est le manque de respect des employés de la DGI. Ils ne semblent pas comprendre que sans nous, les contribuables, ils n’auraient pas d’emploi. Il est grand temps qu’ils comprennent qu’ils sont là pour nous servir, et non le contraire ! Et puis, où sont les superviseurs ? Qui s’assure que les employés travaillent », se demande-t-il.
Le porte-parole de la DGI défend ses employés : « Au moment de débuter la journée et de démarrer les opérations, les caisses sont vides. L’argent est déposé le jour d’avant à la banque. La DGI n’a pas d’autonomie financière ». Très bien. Mais n’y a-t-il pas de façon de corriger cette situation fort déplaisante pour les contribuables ? « Je vous ai dit ce que j’avais à vous dire, madame. »
Pauvre Évelyne !
Évelyne arrive tôt à la DGI. C’est la 5e fois en un mois qu’elle vient chercher le reçu des impôts fonciers qu’elle a payés. La responsable de son dossier l’accueille, la bouche graisseuse et remplie, et la fait patienter, le temps de terminer son déjeuner. Ensuite, elle prend une légère pause - elle s’assoit à son bureau et regarde autour d’elle, je me demande bien ce qu’elle fait ! - avant de rejoindre enfin la contribuable.
« Vous savez, dit-elle, j’ai essayé de contacter la personne pour le reçu, mais je n’arrive pas à la rejoindre. J’aimerais bien l’appeler maintenant, mais je n’ai pas de carte sur mon téléphone. Pouvez-vous me prêter le vôtre ? » Une employée de l’État qui demande à une contribuable de lui prêter son téléphone ? Le bureau n’en est pas équipé ? Quel manque de professionnalisme ! Mais pas pour M. Lustin, à qui le cas a dû être exposé à plusieurs reprises en raison de son apparente complexité (?) : « Je ne vois pas le lien entre le téléphone et le reçu ».
Entre-temps, une jeune fonctionnaire attire mon attention. Elle semble s’ennuyer à mourir. Elle ouvre et ferme des fenêtres sur son écran d’ordinateur. Une idée de génie semble alors lui traverser l’esprit : elle ouvre la section des jeux et commence son boulot. Jouer au solitaire. Qui n’aimerait pas être payé, avec les fonds publics, pour passer son temps à jouer aux cartes ? Parmi la quinzaine d’employés dans le bureau – très en désordre, avec des centaines de documents écornés qui s’empilent -, 3 déjeunent, 2 travaillent et les autres se tournent les pouces. Témoin de ma surprise, Évelyne tente de me rassurer : « C’est toujours comme ça. Pas besoin de s’étonner. S’ils travaillaient, là, il y aurait matière à surprise ».
Pauvre… de moi !
Pour les besoins de cette enquête, je me rends à la DGI me procurer un numéro d’identification fiscal (NIF). Deux préposées sont postées à l’entrée. L’une d’elle parle dans son portable - sa conversation sur le rhum semble follement passionnante - et me réfère à sa collègue en la pointant d’un doigt impatient. Est-il normal qu’une employée ne m’offre pas de service parce qu’elle est occupée à tenir une discussion qui n’a rien à voir avec son travail ? M. Murray semble croire que ce n’est pas un problème : « À ma connaissance, les portables ne sont interdits qu’au volant ».
Après avoir été accueillie par un gardien qui ne savait visiblement pas ce qu’est un NIF, pressée par deux gardiens nerveux dans une file d’attente et bousculée par les va-et-vient continuels de vendeurs de « collations », je me retrouve enfin devant le fonctionnaire qui débutera le processus d’attribution de mon NIF. Entre quelques appels téléphoniques personnels, il remplit le questionnaire nécessaire. Et je passe à un autre fonctionnaire, responsable de contre-vérifier les informations.
À ma grande stupéfaction, celui-ci s’arroge le droit de raturer ma nationalité canadienne pour la remplacer par celle haïtienne. « Monsieur, dis-je calmement, vous voyez bien qu’il est inscrit dans mon passeport que je suis née à Montréal et que je suis Canadienne. » « Madame, vous êtes en Haïti, alors vous êtes Haïtienne », me répond-t-il, sans lever les yeux vers moi. « Mais monsieur, insistai-je, je ne vis pas en Haïti. Vous voyez bien sur mon passeport que je vis à Montréal et que je viens occasionnellement au pays. » Et le dialogue de sourds se poursuit jusqu’à ce que, furieux et contrarié, il m’attribue à nouveau ma nationalité légale.
Qu’en dit M. Lustin ? « Selon la Constitution haïtienne, si vous êtes née de parents haïtiens, peu importe dans quel pays, vous êtes Haïtienne. » Le fonctionnaire ne m’a rien demandé. N’est-ce pas une erreur ? « C’est normal d’être tatillon, surtout si le fonctionnaire a un doute. » Tatillon signifie : être attaché aux détails des règlements. Est-ce le cas ici, quand le fonctionnaire s’approprie un pouvoir décisionnel, sans consulter le passé de la principale intéressée ? « Nous avons un département juridique au 3e étage pour ces histoires de conflit de nationalité. » Certes, mais je parlais du service.
Au terme de notre entretien, le porte-parole de la DGI me lance, comme une menace : « Je me souviens exactement de tout ce que je vous ai dit, madame ». Et je n’ai travesti en rien vos propos, M. Lustin.
Je laisse le soin aux lecteurs et aux contribuables d’apporter une conclusion à l’état du service à la clientèle à la DGI. Et, surtout, je vous laisse juger de l’attitude de cette institution à votre égard.
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti
Les employés de la Direction générale des impôts (DGI) ne sont pas reconnus pour leur courtoisie. Comme dans bien d’autres établissements haïtiens, la notion de service est inexistante dans cette institution. Et pour cause : sa qualité ne semble pas être une priorité ni même une préoccupation. Un constat établi sur la foi des propos tenus par le porte-parole de la DGI, M. Murray Lustin Jr.
Frantz se présente tôt à la DGI, vers 9 h a.m. De passage en Haïti - il réside aux États-Unis - il en profite pour renouveler sa plaque d’immatriculation. À son entrée dans un bureau, 13 employés sont à leur poste. À son grand étonnement, la plupart d’entre eux déjeunent et jasent. Il attendra ainsi 15 minutes avant qu’un employé daigne lui accorder son attention. « Je ne peux pas croire à la façon dont j’ai été ignoré par tous ces employés, alors que j’étais là pour payer des taxes », raconte-t-il, offusqué.
Questionné au sujet de ces employés qui déjeunent à leur bureau en présence des contribuables, le porte-parole de la DGI, M. Murray Lustin Jr, explique ainsi ces écarts de conduite : « L’heure régulière des pauses, ce n’est pas 9 h. Elles sont plutôt entre 12 h et 1 h. Mais je doute qu’il y ait un pourcentage significatif d’employés qui agissent de la sorte. Ce ne sont certainement que des cas isolés. Et depuis des mois, un projet de cafétéria traîne. J’espère qu’il se concrétisera enfin. Pour l’heure, les employés n’ont pas d’autres endroits pour manger ».
Muni du document nécessaire au paiement de son immatriculation, Frantz se rend ensuite à la caisse. Deux caissières assises à leur comptoir discutent d’elles-mêmes… pendant 15 minutes ! Après s’être livrées à cette activité de la plus haute importance dans le cadre de leur fonction, l’une d’elles reçoit enfin Frantz. « La caissière n’avait pas assez de monnaie dans sa caisse et elle m’a demandé de sortir pour acheter quelque chose à un vendeur ! » Doublement insulté, Frantz lui dit de garder la monnaie et de simplement effectuer le paiement. Ce qu’elle refuse avec obstination. Elle décide alors de mettre fin à la transaction.
Un contribuable, compatissant au malheur de son semblable, offre alors à Frantz de changer son argent. Il peut donc conclure sa transaction. « Le plus incroyable dans cette histoire, c’est le manque de respect des employés de la DGI. Ils ne semblent pas comprendre que sans nous, les contribuables, ils n’auraient pas d’emploi. Il est grand temps qu’ils comprennent qu’ils sont là pour nous servir, et non le contraire ! Et puis, où sont les superviseurs ? Qui s’assure que les employés travaillent », se demande-t-il.
Le porte-parole de la DGI défend ses employés : « Au moment de débuter la journée et de démarrer les opérations, les caisses sont vides. L’argent est déposé le jour d’avant à la banque. La DGI n’a pas d’autonomie financière ». Très bien. Mais n’y a-t-il pas de façon de corriger cette situation fort déplaisante pour les contribuables ? « Je vous ai dit ce que j’avais à vous dire, madame. »
Pauvre Évelyne !
Évelyne arrive tôt à la DGI. C’est la 5e fois en un mois qu’elle vient chercher le reçu des impôts fonciers qu’elle a payés. La responsable de son dossier l’accueille, la bouche graisseuse et remplie, et la fait patienter, le temps de terminer son déjeuner. Ensuite, elle prend une légère pause - elle s’assoit à son bureau et regarde autour d’elle, je me demande bien ce qu’elle fait ! - avant de rejoindre enfin la contribuable.
« Vous savez, dit-elle, j’ai essayé de contacter la personne pour le reçu, mais je n’arrive pas à la rejoindre. J’aimerais bien l’appeler maintenant, mais je n’ai pas de carte sur mon téléphone. Pouvez-vous me prêter le vôtre ? » Une employée de l’État qui demande à une contribuable de lui prêter son téléphone ? Le bureau n’en est pas équipé ? Quel manque de professionnalisme ! Mais pas pour M. Lustin, à qui le cas a dû être exposé à plusieurs reprises en raison de son apparente complexité (?) : « Je ne vois pas le lien entre le téléphone et le reçu ».
Entre-temps, une jeune fonctionnaire attire mon attention. Elle semble s’ennuyer à mourir. Elle ouvre et ferme des fenêtres sur son écran d’ordinateur. Une idée de génie semble alors lui traverser l’esprit : elle ouvre la section des jeux et commence son boulot. Jouer au solitaire. Qui n’aimerait pas être payé, avec les fonds publics, pour passer son temps à jouer aux cartes ? Parmi la quinzaine d’employés dans le bureau – très en désordre, avec des centaines de documents écornés qui s’empilent -, 3 déjeunent, 2 travaillent et les autres se tournent les pouces. Témoin de ma surprise, Évelyne tente de me rassurer : « C’est toujours comme ça. Pas besoin de s’étonner. S’ils travaillaient, là, il y aurait matière à surprise ».
Pauvre… de moi !
Pour les besoins de cette enquête, je me rends à la DGI me procurer un numéro d’identification fiscal (NIF). Deux préposées sont postées à l’entrée. L’une d’elle parle dans son portable - sa conversation sur le rhum semble follement passionnante - et me réfère à sa collègue en la pointant d’un doigt impatient. Est-il normal qu’une employée ne m’offre pas de service parce qu’elle est occupée à tenir une discussion qui n’a rien à voir avec son travail ? M. Murray semble croire que ce n’est pas un problème : « À ma connaissance, les portables ne sont interdits qu’au volant ».
Après avoir été accueillie par un gardien qui ne savait visiblement pas ce qu’est un NIF, pressée par deux gardiens nerveux dans une file d’attente et bousculée par les va-et-vient continuels de vendeurs de « collations », je me retrouve enfin devant le fonctionnaire qui débutera le processus d’attribution de mon NIF. Entre quelques appels téléphoniques personnels, il remplit le questionnaire nécessaire. Et je passe à un autre fonctionnaire, responsable de contre-vérifier les informations.
À ma grande stupéfaction, celui-ci s’arroge le droit de raturer ma nationalité canadienne pour la remplacer par celle haïtienne. « Monsieur, dis-je calmement, vous voyez bien qu’il est inscrit dans mon passeport que je suis née à Montréal et que je suis Canadienne. » « Madame, vous êtes en Haïti, alors vous êtes Haïtienne », me répond-t-il, sans lever les yeux vers moi. « Mais monsieur, insistai-je, je ne vis pas en Haïti. Vous voyez bien sur mon passeport que je vis à Montréal et que je viens occasionnellement au pays. » Et le dialogue de sourds se poursuit jusqu’à ce que, furieux et contrarié, il m’attribue à nouveau ma nationalité légale.
Qu’en dit M. Lustin ? « Selon la Constitution haïtienne, si vous êtes née de parents haïtiens, peu importe dans quel pays, vous êtes Haïtienne. » Le fonctionnaire ne m’a rien demandé. N’est-ce pas une erreur ? « C’est normal d’être tatillon, surtout si le fonctionnaire a un doute. » Tatillon signifie : être attaché aux détails des règlements. Est-ce le cas ici, quand le fonctionnaire s’approprie un pouvoir décisionnel, sans consulter le passé de la principale intéressée ? « Nous avons un département juridique au 3e étage pour ces histoires de conflit de nationalité. » Certes, mais je parlais du service.
Au terme de notre entretien, le porte-parole de la DGI me lance, comme une menace : « Je me souviens exactement de tout ce que je vous ai dit, madame ». Et je n’ai travesti en rien vos propos, M. Lustin.
Je laisse le soin aux lecteurs et aux contribuables d’apporter une conclusion à l’état du service à la clientèle à la DGI. Et, surtout, je vous laisse juger de l’attitude de cette institution à votre égard.
mercredi 9 janvier 2008
Le sida n'existe pas à Aquin*
Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti
Plusieurs jeunes Aquinois nient l’existence du sida. D’autres aimeraient avoir plus d’informations au sujet de cette maladie. Les propos recueillis auprès d'un échantillon de jeunes sont à tout le moins inquiétants. Qui sera concerné par leur sensibilisation en région éloignée ?
La question « Croyez-vous que le sida existe » a provoqué un malaise chez bien des jeunes d’Aquin. Plusieurs d’entre eux ont fui du regard, baissé la tête ou fixé un point invisible. Ils ont quand même répondu à la question. Survol de leurs propos :
Marc-Antoine, 27 ans, désinvolte : « Je n’ai jamais vu quelqu’un de mon entourage mourir du sida. On dit que c’est quelque chose de politique. Je crois qu’on parle de cette maladie pour vendre plus de préservatifs « Pantè ». À Aquin, je suis persuadé que le sida n’existe pas, mais dans les endroits où les étrangers vont et viennent, comme à Miragoâne et à Port-au-Prince, c’est possible. »
Merlin, 27 ans, très sûr de lui : « Je n’y crois pas à 100 %. Par contre, j’ai l’impression que c’est une maladie qu’on utilise pour faire de l’argent. Il y a l’Armée du Salut de Fonds-des-Nègres qui décèle régulièrement des cas de sida. Après, ces gens vont voir d’autres médecins qui leur disent que c’est faux. Je suis certain que ces spécialistes de l’Armée du Salut ont des quotas à remplir. Plus de sidéens, plus d’argent. Je sais tout de même que la poudre de sida existe. Quand quelqu’un est malade et a la diarrhée, on lui lance la poudre de sida et il aura une infection mortelle. Sa peau commencera à avoir des galles et il ne se remettra jamais de son infection. Et puis, il n’y a pas vraiment de sensibilisation faite au sujet du sida en province. »
Mo Léon, 26 ans, analphabète : « Je ne crois pas que le sida existe. Je n’ai jamais vu quelqu’un atteint de cette maladie ou en mourir. Je ne sais pas comment on l'attrape, mais tant qu’elle ne se trouve pas dans des produits chimiques, je ne peux pas l’avoir. Cette maladie vient de l’étranger et je ne pourrai jamais tomber dedans. Je ne suis pas une personne frivole, donc pas de risques pour moi. »
Judith, 26 ans, se préparant à aller à une fête : « Je crois que ça existe. C’est d’ailleurs pourquoi je ne mange jamais dans la rue. Des gens qui ont le sida pourraient mettre quelques gouttes de leur sang dans la nourriture pour transmettre leur maladie à des innocents. Les Haïtiens sont tellement méchants. Oui, ça doit exister. »
Mackenley, 25 ans, éloquent : « À peu près, je peux dire que non, je n’y crois pas. D’abord, il arrive souvent qu’on dise à des gens qu’ils ont le sida et ils vont voir d’autres médecins qui leur disent que c’est faux. Et je crois que la pensée agit beaucoup sur la santé. Si on apprend à une personne qu’elle va mourir, comment croyez-vous qu’elle va se sentir ? Mal, et elle va se laisser aller pour finir par mourir. Par contre, il y a des gens qui acceptent la maladie et qui peuvent vivre longtemps. Une personne qui a le sida peut soit mourir soit vivre très longtemps. Comment croire à cette maladie avec de tels paradoxes ? »
Esther, 24 ans, je-m’en-foutiste : « Bon, je crois que ça existe. Mais je ne sais pas. J’ai déjà fait le test deux fois. La première fois, c’est parce qu’il y avait des prises de sang à l’hôpital d’à côté, et la seconde fois, c’est parce que j’ai senti que quelqu’un m’avait piqué avec quelque chose et j’ai eu peur. On dit de faire des tests, alors je fais des tests. Et puis, imaginons que j’ai le sida, qu’est-ce que ça change puisque je dois mourir de toute façon ? Je me résignerais à mon sort. »
Myrlène, 22 ans, délirante (?) : « Non, je ne crois pas à cette chose. Je n’ai jamais vu personne souffrir de cette soi-disant maladie. Mais je crois à la magie noire. On m’a raconté qu’il y a des bottes qui marchent parfois seules dans les rues ou des brouettes qui se promènent sans personne pour les tenir. Ça, ce sont des trucs sérieux. Je n’ai jamais assisté à ces phénomènes, mais je sais qu’ils sont vrais. Et il arrive aussi qu’on flashe des personnes pendant la nuit. Ça veut dire qu'il y a la mort dans l'air. Je te jure, c’est vrai ! Attention ! Mais le sida, franchement, c’est des conneries. Et puis si je l’attrapais, tu peux être sûre que je le donnerais à plein d’hommes. Je ne vois pas pourquoi je mourrais toute seule ! »
Miliane, 22 ans, fortement embarrassée : « Je crois que ça existe, mais je ne sais pas. On en parle, mais je ne l’ai jamais vu. »
Gilner, 22 ans, décontracté : « Je crois que c’est possible que le sida existe, mais comme je n’ai jamais vu de personnes atteintes de cette maladie, je ne peux pas en être convaincu. Tout de même, à Aquin, je suis sûr que ça n’existe pas. Si je me protège quand j’ai des rapports sexuels, c’est uniquement parce que je ne suis pas prêt à avoir un enfant, mais pas pour éviter d’attraper le sida. Madame, croyez-vous que ça existe, vous ? »
Jonas, 21 ans, bon vivant : « Je crois que le sida existe, mais je ne crois pas totalement à cette maladie. Si un sidéen s’essuie avec une serviette, est-ce que je peux attraper le sida ? Quoi qu’il en soit, si je suis au courant que quelqu’un a cette maladie, je vais le fuir, c’est sûr. Je ne mangerai pas ses restes de nourriture et je ne partagerai rien avec lui. »
Charloune, 19 ans, avec un mal de tête : « En juin dernier, à Port-au-Prince, j’ai été dans un programme organisé par une église. On y parlait du sida. Il y avait plusieurs personnes atteintes de cette maladie dans la salle. Depuis ce jour, je crois que le sida existe. Avant, je n’y croyais pas du tout. Mais de voir toutes ces personnes normales, et souvent belles, souffrir de cette maladie, ça m’a ouvert les yeux. »
Stanley, 17 ans, dont les propos mériteraient d’être placés sous silence : « Non, je n’y crois pas. On nous a présenté un film à l’école il y a quelques semaines et on nous en parlé, mais bof. Je crois que le sida s’attrape par des microbes. J’ai aussi entendu dire qu’une dame a habité avec un chien et que c’est ainsi qu’elle a attrapé le sida. On m’a aussi dit qu’un Haïtien a habité avec un Blanc qui lui a transmis la maladie. »
Un jeune cycliste, curieux : « Oui, le sida existe. Mais j’aimerais avoir plus d’informations dessus parce que je n’en sais pas beaucoup. Pouvez-vous m’en donner, svp ? »
Comment expliquer une telle ignorance ?
Le sida demeure une énigme pour bien des jeunes Haïtiens. En province, le manque d’accès à l’information semble donner lieu à des croyances qui dépassent tout entendement. Une fois de plus, les citadins sont favorisés par la sensibilisation faite par divers organismes. Qui pense à s’établir dans les provinces pour écouter les jeunes et les renseigner ? Vu leur niveau considérable d’ignorance, des séminaires ponctuels ne suffiront visiblement pas à venir à bout de telles convictions.
Les jeunes se plaignent de ne pas bénéficier de la gratuité des condoms, comme à certains endroits dans la capitale. L’un d’eux, Merlin, a soulevé le problème de la concentration des services à Port-au-Prince. « Tout se passe dans la capitale. Nous, ici, on ne sait rien, on ne nous dit rien. On est laissés à nous-mêmes. »
Le sida n’a pas de prédilection géographique. Ce virus est partout. Et la sensibilisation ? Est-elle aussi en tous lieux ?
* Aquin est une petite ville d'Haïti située dans le sud.
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti
Plusieurs jeunes Aquinois nient l’existence du sida. D’autres aimeraient avoir plus d’informations au sujet de cette maladie. Les propos recueillis auprès d'un échantillon de jeunes sont à tout le moins inquiétants. Qui sera concerné par leur sensibilisation en région éloignée ?
La question « Croyez-vous que le sida existe » a provoqué un malaise chez bien des jeunes d’Aquin. Plusieurs d’entre eux ont fui du regard, baissé la tête ou fixé un point invisible. Ils ont quand même répondu à la question. Survol de leurs propos :
Marc-Antoine, 27 ans, désinvolte : « Je n’ai jamais vu quelqu’un de mon entourage mourir du sida. On dit que c’est quelque chose de politique. Je crois qu’on parle de cette maladie pour vendre plus de préservatifs « Pantè ». À Aquin, je suis persuadé que le sida n’existe pas, mais dans les endroits où les étrangers vont et viennent, comme à Miragoâne et à Port-au-Prince, c’est possible. »
Merlin, 27 ans, très sûr de lui : « Je n’y crois pas à 100 %. Par contre, j’ai l’impression que c’est une maladie qu’on utilise pour faire de l’argent. Il y a l’Armée du Salut de Fonds-des-Nègres qui décèle régulièrement des cas de sida. Après, ces gens vont voir d’autres médecins qui leur disent que c’est faux. Je suis certain que ces spécialistes de l’Armée du Salut ont des quotas à remplir. Plus de sidéens, plus d’argent. Je sais tout de même que la poudre de sida existe. Quand quelqu’un est malade et a la diarrhée, on lui lance la poudre de sida et il aura une infection mortelle. Sa peau commencera à avoir des galles et il ne se remettra jamais de son infection. Et puis, il n’y a pas vraiment de sensibilisation faite au sujet du sida en province. »
Mo Léon, 26 ans, analphabète : « Je ne crois pas que le sida existe. Je n’ai jamais vu quelqu’un atteint de cette maladie ou en mourir. Je ne sais pas comment on l'attrape, mais tant qu’elle ne se trouve pas dans des produits chimiques, je ne peux pas l’avoir. Cette maladie vient de l’étranger et je ne pourrai jamais tomber dedans. Je ne suis pas une personne frivole, donc pas de risques pour moi. »
Judith, 26 ans, se préparant à aller à une fête : « Je crois que ça existe. C’est d’ailleurs pourquoi je ne mange jamais dans la rue. Des gens qui ont le sida pourraient mettre quelques gouttes de leur sang dans la nourriture pour transmettre leur maladie à des innocents. Les Haïtiens sont tellement méchants. Oui, ça doit exister. »
Mackenley, 25 ans, éloquent : « À peu près, je peux dire que non, je n’y crois pas. D’abord, il arrive souvent qu’on dise à des gens qu’ils ont le sida et ils vont voir d’autres médecins qui leur disent que c’est faux. Et je crois que la pensée agit beaucoup sur la santé. Si on apprend à une personne qu’elle va mourir, comment croyez-vous qu’elle va se sentir ? Mal, et elle va se laisser aller pour finir par mourir. Par contre, il y a des gens qui acceptent la maladie et qui peuvent vivre longtemps. Une personne qui a le sida peut soit mourir soit vivre très longtemps. Comment croire à cette maladie avec de tels paradoxes ? »
Esther, 24 ans, je-m’en-foutiste : « Bon, je crois que ça existe. Mais je ne sais pas. J’ai déjà fait le test deux fois. La première fois, c’est parce qu’il y avait des prises de sang à l’hôpital d’à côté, et la seconde fois, c’est parce que j’ai senti que quelqu’un m’avait piqué avec quelque chose et j’ai eu peur. On dit de faire des tests, alors je fais des tests. Et puis, imaginons que j’ai le sida, qu’est-ce que ça change puisque je dois mourir de toute façon ? Je me résignerais à mon sort. »
Myrlène, 22 ans, délirante (?) : « Non, je ne crois pas à cette chose. Je n’ai jamais vu personne souffrir de cette soi-disant maladie. Mais je crois à la magie noire. On m’a raconté qu’il y a des bottes qui marchent parfois seules dans les rues ou des brouettes qui se promènent sans personne pour les tenir. Ça, ce sont des trucs sérieux. Je n’ai jamais assisté à ces phénomènes, mais je sais qu’ils sont vrais. Et il arrive aussi qu’on flashe des personnes pendant la nuit. Ça veut dire qu'il y a la mort dans l'air. Je te jure, c’est vrai ! Attention ! Mais le sida, franchement, c’est des conneries. Et puis si je l’attrapais, tu peux être sûre que je le donnerais à plein d’hommes. Je ne vois pas pourquoi je mourrais toute seule ! »
Miliane, 22 ans, fortement embarrassée : « Je crois que ça existe, mais je ne sais pas. On en parle, mais je ne l’ai jamais vu. »
Gilner, 22 ans, décontracté : « Je crois que c’est possible que le sida existe, mais comme je n’ai jamais vu de personnes atteintes de cette maladie, je ne peux pas en être convaincu. Tout de même, à Aquin, je suis sûr que ça n’existe pas. Si je me protège quand j’ai des rapports sexuels, c’est uniquement parce que je ne suis pas prêt à avoir un enfant, mais pas pour éviter d’attraper le sida. Madame, croyez-vous que ça existe, vous ? »
Jonas, 21 ans, bon vivant : « Je crois que le sida existe, mais je ne crois pas totalement à cette maladie. Si un sidéen s’essuie avec une serviette, est-ce que je peux attraper le sida ? Quoi qu’il en soit, si je suis au courant que quelqu’un a cette maladie, je vais le fuir, c’est sûr. Je ne mangerai pas ses restes de nourriture et je ne partagerai rien avec lui. »
Charloune, 19 ans, avec un mal de tête : « En juin dernier, à Port-au-Prince, j’ai été dans un programme organisé par une église. On y parlait du sida. Il y avait plusieurs personnes atteintes de cette maladie dans la salle. Depuis ce jour, je crois que le sida existe. Avant, je n’y croyais pas du tout. Mais de voir toutes ces personnes normales, et souvent belles, souffrir de cette maladie, ça m’a ouvert les yeux. »
Stanley, 17 ans, dont les propos mériteraient d’être placés sous silence : « Non, je n’y crois pas. On nous a présenté un film à l’école il y a quelques semaines et on nous en parlé, mais bof. Je crois que le sida s’attrape par des microbes. J’ai aussi entendu dire qu’une dame a habité avec un chien et que c’est ainsi qu’elle a attrapé le sida. On m’a aussi dit qu’un Haïtien a habité avec un Blanc qui lui a transmis la maladie. »
Un jeune cycliste, curieux : « Oui, le sida existe. Mais j’aimerais avoir plus d’informations dessus parce que je n’en sais pas beaucoup. Pouvez-vous m’en donner, svp ? »
Comment expliquer une telle ignorance ?
Le sida demeure une énigme pour bien des jeunes Haïtiens. En province, le manque d’accès à l’information semble donner lieu à des croyances qui dépassent tout entendement. Une fois de plus, les citadins sont favorisés par la sensibilisation faite par divers organismes. Qui pense à s’établir dans les provinces pour écouter les jeunes et les renseigner ? Vu leur niveau considérable d’ignorance, des séminaires ponctuels ne suffiront visiblement pas à venir à bout de telles convictions.
Les jeunes se plaignent de ne pas bénéficier de la gratuité des condoms, comme à certains endroits dans la capitale. L’un d’eux, Merlin, a soulevé le problème de la concentration des services à Port-au-Prince. « Tout se passe dans la capitale. Nous, ici, on ne sait rien, on ne nous dit rien. On est laissés à nous-mêmes. »
Le sida n’a pas de prédilection géographique. Ce virus est partout. Et la sensibilisation ? Est-elle aussi en tous lieux ?
* Aquin est une petite ville d'Haïti située dans le sud.
S'abonner à :
Commentaires (Atom)