Murielle Chatelier
Le Journal de Montréal
18 novembre 2008
En plus d’émerveiller les patients et de mettre un baume sur leurs douleurs, la présence des clowns thérapeutiques dans les hôpitaux détend aussi le personnel soignant.
Réalisée dans le cadre d’un projet pilote, une étude conjointe entre le département de radio-oncologie de l’hôpital Notre-Dame et l’organisme Dr Clown dévoile que les médecins et les infirmières sont moins stressés au contact des clowns-docteurs.
Résultats positifs
«Les résultats préliminaires de cette étude montrent que nos interventions à Notre-Dame ont eu un impact positif sur le personnel soignant», soutient Florence Vinit, la directrice psychosociale de l’organisme Dr Clown, en précisant que l’étude ne sera disponible que dans quelques semaines.
Selon elle, 60 % des employés ont trouvé que la présence de ces clowns a été bénéfique pour leur département, et 67 % y ont trouvé un bénéfice à un point de vue personnel.
«Parmi les commentaires recueillis, plusieurs ont mentionné que leur climat de travail a été allégé et qu’ils étaient de meilleure humeur», note la spécialiste.
Une formule qui plaît
L’organisme, qui oeuvre principalement dans des centres d’hébergement pour personnes âgées et dans des hôpitaux pour enfants, compile aussi depuis 2001 des bilans d’évaluation de la satisfaction des employés.
Du côté des centres d’hébergement, 52 % se disent ravis du travail de ces artistes qui usent d’humour, d’imaginaire et de tendresse pour détendre les patients, et 71 % souhaitent que cette expérience se poursuive.
En pédiatrie, la présence des clowns semble être plus que souhaitable. Plus de 97 % du personnel soignant aimerait que ce projet continue.
«Les clowns aident à établir une meilleure relation entre le médecin et l’enfant qu’il soigne», explique Mme Vinit.
«Par exemple, après les piqûres, le clown les accompagne tous les deux, et quand le médecin sourit avec l’enfant, il est perçu autrement que le "soignant qui fait juste mal".»
Du rire pour les employés
Avec ces résultats, l’organisme souhaite faire des interventions plus globales, où le personnel soignant sera pris en considération. «On a des retours qui nous disent que c’est important pour eux», affirme Mme Vinit.
Les 23 clowns thérapeutiques de l’organisme Dr Clown visitent chaque semaine huit centres d’hébergement et trois hôpitaux pour enfants.
mardi 18 novembre 2008
mardi 9 septembre 2008
L'Université pour la Paix
Murielle Chatelier
Reflet de Société
Vol.16 No.6 Sept. / Oct. 2008
L’importance de vivre dans un monde en paix, voilà ce qu’on enseigne à l’Université pour la Paix (UPEACE). Au terme de cet apprentissage, la seule arme dont disposent les étudiants pour éviter et résoudre les conflits, c’est leur diplôme.
À UPEACE, on croit fermement que les jeunes de toutes les cultures du monde devraient partager le même idéal pacifiste. C’est dans cette optique que, depuis le début des années 2000, l’établissement recrute ses étudiants aux quatre coins de la planète. « Si les jeunes du monde entier partagent la même vision du respect des droits humains et s’engagent à participer à un développement durable, nous pouvons espérer vivre dans un monde plus harmonieux », sous-tend le recteur de UPEACE, M. John J. Maresca.
Chaque année, le nombre d’admissions dans cette université augmente. « L’intérêt pour ce type d’apprentissage croît de façon fulgurante », assure le recteur. UPEACE est la seule institution affiliée à l’Organisation des Nations Unies (ONU) autorisée à décerner des diplômes d’études supérieures sur la paix et sur la résolution de conflits.
Depuis 2003, plus de 45 Canadiens ont suivi un programme sur la paix. « Nous sommes vraiment très fiers que tous ces jeunes Canadiens soient venus étudier chez nous, déclare M. Maresca. Leur pays nous a tellement soutenu dans nos efforts. » Les rapports privilégiés entre l’université et le Canada devaient d’ailleurs se résulter par l’implantation du premier programme universitaire à l’extérieur du campus de Costa Rica. Un projet qui n’a pas pu voir le jour sur notre territoire, freiné par un processus trop long.
D’étudiants à promoteurs de la paix
Les diplômés de UPEACE sont formés pour devenir des leaders qui peuvent changer le monde. Nombre d’entre eux occupent des postes clés qui les amènent à combattre les conflits, la violence et les inégalités sociales. « Nos leaders ne deviendront pas tous des premiers ministres, dit M. Maresca avec une pointe d’humour. Un leader est avant tout quelqu’un qui sait ce qui est bien, et qui fait tout pour s’assurer que ses actions vont en ce sens. »
Le Kényan Dan Juma, diplômé de la promotion 2006 en Loi internationale et droits humains, est très actif sur la scène internationale depuis la fin de ses études. À titre d’expert, il a été invité à commenter le conflit qui sévit au Kenya sur les ondes du réseau anglais de Radio-Canada, CBC. Toujours au même titre, il a aussi participé à la Conférence mondiale sur la prévention du génocide, tenue du 11 au 13 octobre 2007 à l’Université McGill.
« Une éducation basée sur la paix est essentielle, estime M. Maresca. Nos étudiants font face à leurs défis avec courage, et avec ce qu’ils ont appris à l’Université pour la Paix. » La majorité de leurs diplômés travaillent au sein d’organisations non gouvernementales (ONG), tandis que d’autres sont employés par l’ONU ou deviennent des enseignants. À une échelle plus individuelle, les promoteurs de la paix rencontrent les mêmes défis quotidiens que tout citoyen soucieux de vivre dans une société d’égalité et de paix.
Une brochette d’enseignants
Tout comme les étudiants admis à UPEACE, le personnel enseignant sur place en permanence provient de partout dans le monde : Égypte, Suisse, Salvador, Pérou, France, pour ne nommer que ces pays-là. Leurs expériences distinctes font d’eux des ressources diversifiées dans un environnement des plus multiculturels. Toute une richesse pour ces étudiants qui seront amenés à étudier les conflits de nombreux pays dans le cadre de leurs fonctions.
Les personnalités internationales qui se déplacent pour enseigner pendant de courtes périodes à UPEACE sont des experts dans leur domaine. Plusieurs Canadiens figurent sur cette liste, dont le Dr Gerald Caplan, un analyste et activiste politique mondialement reconnu. Il se spécialise notamment dans les questions africaines, particulièrement dans celles qui portent sur les génocides. Titulaire d’un doctorat en histoire africaine, il est l’auteur du rapport très médiatisé Rwanda, The Preventable Genocide (ou en français, Rwanda, le génocide qu’on pouvait prévenir).
Main dans la main avec l’ONU
Bien que UPEACE ait vécu des années difficiles, l’ONU a reconnu ses importants progrès et a demandé un renforcement de leur coopération en 2006. Une résolution a donc été adoptée par une commission et le texte stipulait : « Avec les efforts accomplis pour revitaliser et pour renforcer l'université, elle est aujourd'hui, plus que jamais, un centre international spécialisé dans l'éducation, la formation et la recherche sur toutes les questions liées à la paix et au conflit ».
Pour rester en dehors de toute lutte politique et pour conserver sa vocation strictement académique, l’université a été dotée d’une charte et elle s’assure depuis toujours de son indépendance financière vis-à-vis de l’ONU. Il n’en demeure pas moins qu’à la base, les programmes dispensés par UPEACE sont inspirés par la culture de cette organisation mondiale et l’université cherche à en soutenir les mêmes objectifs. Dans son dépliant publicitaire, l’établissement indique que « UPEACE est un membre de la famille onusienne » et se réjouit de bénéficier quand même d’une liberté d’action.
Des programmes accessibles à tous
En plus d’offrir à ses étudiants des programmes qui mènent à l’obtention d’une maîtrise, UPEACE offre aux organismes des ateliers et des formations de courte durée sur la paix et sur la résolution de conflits. À travers les écoles dans le monde, l’université met à la disposition des enseignants du matériel pédagogique. Toute personne intéressée peut aussi suivre une formation à distance ou se procurer une série de livres sur la paix.
L’une des missions principales de UPEACE est de rendre son enseignement accessible à tous. L’université est présente à plusieurs endroits au moyen de ses bureaux régionaux à Genève, à New York et à Addis Ababa, en Éthiopie. Des centres d’activités académiques et de recherche sont aussi affiliés à UPEACE en Serbie, en Colombie et en Uruguay.
« L’ONU nous a donné le mandat de diffuser notre enseignement à travers le monde, conclut le recteur de UPEACE. Nous croyons qu’à défaut de pouvoir le faire pour l’humanité entière, notre devoir est au moins de rejoindre tous les jeunes qui s’intéressent à ce type d’apprentissage, peu importent les frontières. »
Reflet de Société
Vol.16 No.6 Sept. / Oct. 2008
L’importance de vivre dans un monde en paix, voilà ce qu’on enseigne à l’Université pour la Paix (UPEACE). Au terme de cet apprentissage, la seule arme dont disposent les étudiants pour éviter et résoudre les conflits, c’est leur diplôme.
À UPEACE, on croit fermement que les jeunes de toutes les cultures du monde devraient partager le même idéal pacifiste. C’est dans cette optique que, depuis le début des années 2000, l’établissement recrute ses étudiants aux quatre coins de la planète. « Si les jeunes du monde entier partagent la même vision du respect des droits humains et s’engagent à participer à un développement durable, nous pouvons espérer vivre dans un monde plus harmonieux », sous-tend le recteur de UPEACE, M. John J. Maresca.
Chaque année, le nombre d’admissions dans cette université augmente. « L’intérêt pour ce type d’apprentissage croît de façon fulgurante », assure le recteur. UPEACE est la seule institution affiliée à l’Organisation des Nations Unies (ONU) autorisée à décerner des diplômes d’études supérieures sur la paix et sur la résolution de conflits.
Depuis 2003, plus de 45 Canadiens ont suivi un programme sur la paix. « Nous sommes vraiment très fiers que tous ces jeunes Canadiens soient venus étudier chez nous, déclare M. Maresca. Leur pays nous a tellement soutenu dans nos efforts. » Les rapports privilégiés entre l’université et le Canada devaient d’ailleurs se résulter par l’implantation du premier programme universitaire à l’extérieur du campus de Costa Rica. Un projet qui n’a pas pu voir le jour sur notre territoire, freiné par un processus trop long.
D’étudiants à promoteurs de la paix
Les diplômés de UPEACE sont formés pour devenir des leaders qui peuvent changer le monde. Nombre d’entre eux occupent des postes clés qui les amènent à combattre les conflits, la violence et les inégalités sociales. « Nos leaders ne deviendront pas tous des premiers ministres, dit M. Maresca avec une pointe d’humour. Un leader est avant tout quelqu’un qui sait ce qui est bien, et qui fait tout pour s’assurer que ses actions vont en ce sens. »
Le Kényan Dan Juma, diplômé de la promotion 2006 en Loi internationale et droits humains, est très actif sur la scène internationale depuis la fin de ses études. À titre d’expert, il a été invité à commenter le conflit qui sévit au Kenya sur les ondes du réseau anglais de Radio-Canada, CBC. Toujours au même titre, il a aussi participé à la Conférence mondiale sur la prévention du génocide, tenue du 11 au 13 octobre 2007 à l’Université McGill.
« Une éducation basée sur la paix est essentielle, estime M. Maresca. Nos étudiants font face à leurs défis avec courage, et avec ce qu’ils ont appris à l’Université pour la Paix. » La majorité de leurs diplômés travaillent au sein d’organisations non gouvernementales (ONG), tandis que d’autres sont employés par l’ONU ou deviennent des enseignants. À une échelle plus individuelle, les promoteurs de la paix rencontrent les mêmes défis quotidiens que tout citoyen soucieux de vivre dans une société d’égalité et de paix.
Une brochette d’enseignants
Tout comme les étudiants admis à UPEACE, le personnel enseignant sur place en permanence provient de partout dans le monde : Égypte, Suisse, Salvador, Pérou, France, pour ne nommer que ces pays-là. Leurs expériences distinctes font d’eux des ressources diversifiées dans un environnement des plus multiculturels. Toute une richesse pour ces étudiants qui seront amenés à étudier les conflits de nombreux pays dans le cadre de leurs fonctions.
Les personnalités internationales qui se déplacent pour enseigner pendant de courtes périodes à UPEACE sont des experts dans leur domaine. Plusieurs Canadiens figurent sur cette liste, dont le Dr Gerald Caplan, un analyste et activiste politique mondialement reconnu. Il se spécialise notamment dans les questions africaines, particulièrement dans celles qui portent sur les génocides. Titulaire d’un doctorat en histoire africaine, il est l’auteur du rapport très médiatisé Rwanda, The Preventable Genocide (ou en français, Rwanda, le génocide qu’on pouvait prévenir).
Main dans la main avec l’ONU
Bien que UPEACE ait vécu des années difficiles, l’ONU a reconnu ses importants progrès et a demandé un renforcement de leur coopération en 2006. Une résolution a donc été adoptée par une commission et le texte stipulait : « Avec les efforts accomplis pour revitaliser et pour renforcer l'université, elle est aujourd'hui, plus que jamais, un centre international spécialisé dans l'éducation, la formation et la recherche sur toutes les questions liées à la paix et au conflit ».
Pour rester en dehors de toute lutte politique et pour conserver sa vocation strictement académique, l’université a été dotée d’une charte et elle s’assure depuis toujours de son indépendance financière vis-à-vis de l’ONU. Il n’en demeure pas moins qu’à la base, les programmes dispensés par UPEACE sont inspirés par la culture de cette organisation mondiale et l’université cherche à en soutenir les mêmes objectifs. Dans son dépliant publicitaire, l’établissement indique que « UPEACE est un membre de la famille onusienne » et se réjouit de bénéficier quand même d’une liberté d’action.
Des programmes accessibles à tous
En plus d’offrir à ses étudiants des programmes qui mènent à l’obtention d’une maîtrise, UPEACE offre aux organismes des ateliers et des formations de courte durée sur la paix et sur la résolution de conflits. À travers les écoles dans le monde, l’université met à la disposition des enseignants du matériel pédagogique. Toute personne intéressée peut aussi suivre une formation à distance ou se procurer une série de livres sur la paix.
L’une des missions principales de UPEACE est de rendre son enseignement accessible à tous. L’université est présente à plusieurs endroits au moyen de ses bureaux régionaux à Genève, à New York et à Addis Ababa, en Éthiopie. Des centres d’activités académiques et de recherche sont aussi affiliés à UPEACE en Serbie, en Colombie et en Uruguay.
« L’ONU nous a donné le mandat de diffuser notre enseignement à travers le monde, conclut le recteur de UPEACE. Nous croyons qu’à défaut de pouvoir le faire pour l’humanité entière, notre devoir est au moins de rejoindre tous les jeunes qui s’intéressent à ce type d’apprentissage, peu importent les frontières. »
Spécialistes du périmé
Murielle Chatelier
Le Journal de Montréal
3 septembre 2008
Alors qu'une crise de listériose et de salmonellose inquiète et secoue tout le pays, des commerçants de Montréal semblent se spécialiser dans la vente d'aliments périmés.
Deux commerces de la rue D'Amiens, dans Montréal-Nord, le Marché Miracle 110 et le Méga Dépôt, vendent des produits alimentaires dont la date de péremption remonte souvent à plus de quatre mois, voire deux ans.
Confiture, mayonnaise, olives noires et barres tendres pour enfants figurent parmi la trentaine de produits que le Journal s'est procurée jeudi sur les étagères à la propreté douteuse de ces deux magasins.
Dans un local où des aliments semblent avoir été tout bonnement «pitchés» sur les tablettes, le Méga Dépôt vend des boîtes de céréales écrasées et des vinaigrettes à l'allure inquiétante. Sans parler du pêle-mêle de vêtements, aspirateurs et autres articles.
Antiquité
Sur certains produits au Miracle 110, où la poussière a élu domicile, la durée de conservation semblait avoir été volontairement masquée.
Mais un examen approfondi a permis à la journaliste du Journal de dénicher une véritable antiquité : une sauce barbecue dont la date de péremption est... juillet 2006 !
Dans ces épiceries achalandées, les consommateurs semblent plutôt au courant des pratiques des propriétaires.
«Oui, je sais qu'on vend des produits périmés ici, dit Mme Lien, qui fait ses achats au Miracle 110 depuis cinq ans. Mais je fais attention et je trie mes aliments.»
Après une courte hésitation, une dame dans la quarantaine lance au pas de course : «L'essentiel, c'est de regarder les dates.»
Aucun empoisonnement
Le superviseur du Méga Dépôt, Adel, s'étonne que le Journal ait trouvé sur ses tablettes des produits vieux de plusieurs mois.
«D'habitude, on jette les aliments au bout de quelques jours après la date de péremption, mais pas des mois !»
Il ne se formalise cependant pas outre mesure de vendre des produits périmés à ses clients.
«Tous nos clients savent que nous vendons des produits périmés, et tant que nous n'enlevons pas les étiquettes, nous sommes dans notre droit», affirme-t-il avant de préciser que personne ne s'est jamais empoisonné avec ses aliments.
Le Journal de Montréal
3 septembre 2008
Alors qu'une crise de listériose et de salmonellose inquiète et secoue tout le pays, des commerçants de Montréal semblent se spécialiser dans la vente d'aliments périmés.
Deux commerces de la rue D'Amiens, dans Montréal-Nord, le Marché Miracle 110 et le Méga Dépôt, vendent des produits alimentaires dont la date de péremption remonte souvent à plus de quatre mois, voire deux ans.
Confiture, mayonnaise, olives noires et barres tendres pour enfants figurent parmi la trentaine de produits que le Journal s'est procurée jeudi sur les étagères à la propreté douteuse de ces deux magasins.
Dans un local où des aliments semblent avoir été tout bonnement «pitchés» sur les tablettes, le Méga Dépôt vend des boîtes de céréales écrasées et des vinaigrettes à l'allure inquiétante. Sans parler du pêle-mêle de vêtements, aspirateurs et autres articles.
Antiquité
Sur certains produits au Miracle 110, où la poussière a élu domicile, la durée de conservation semblait avoir été volontairement masquée.
Mais un examen approfondi a permis à la journaliste du Journal de dénicher une véritable antiquité : une sauce barbecue dont la date de péremption est... juillet 2006 !
Dans ces épiceries achalandées, les consommateurs semblent plutôt au courant des pratiques des propriétaires.
«Oui, je sais qu'on vend des produits périmés ici, dit Mme Lien, qui fait ses achats au Miracle 110 depuis cinq ans. Mais je fais attention et je trie mes aliments.»
Après une courte hésitation, une dame dans la quarantaine lance au pas de course : «L'essentiel, c'est de regarder les dates.»
Aucun empoisonnement
Le superviseur du Méga Dépôt, Adel, s'étonne que le Journal ait trouvé sur ses tablettes des produits vieux de plusieurs mois.
«D'habitude, on jette les aliments au bout de quelques jours après la date de péremption, mais pas des mois !»
Il ne se formalise cependant pas outre mesure de vendre des produits périmés à ses clients.
«Tous nos clients savent que nous vendons des produits périmés, et tant que nous n'enlevons pas les étiquettes, nous sommes dans notre droit», affirme-t-il avant de préciser que personne ne s'est jamais empoisonné avec ses aliments.
Déçu, il retourne en France
Murielle Chatelier
Le Journal de Montréal
15 juillet 2008
Malgré ses 15 ans d'expérience comme pompier en France, Ludovic Raynal doit tout recommencer à zéro pour être pompier au Québec.
«J'ai toujours dit qu'il y a des différences entre le travail d'un pompier français et celui d'un pompier québécois, mais de là à tout réapprendre ?», s'insurge M. Raynal.
Bardé de toutes les attestations possibles dans son métier - il a plus de 2 000 heures de formation à son actif -, M. Raynal a appris au cours des dernières semaines que son expérience et ses qualifications ne valent pas grand-chose au Québec.
«Les trois écoles que j'ai contactées m'ont informé que je dois suivre une formation complète si je veux travailler au Québec. Je devrais même réapprendre à enfiler ma tenue de pompier !», dénonce-t-il.
Installé dans le 4 1/2 d'une cousine, M. Raynal vit entassé avec huit autres personnes, dont sa femme et son fils.
«On ne veut pas dépenser toutes nos économies inutilement pour se loger, déclare-t-il. Même ma femme ne peut pas travailler dans son domaine comme préposée bénéficiaire, alors qu'elle l'a fait pendant 14 ans en France.»
Une équivalence qui n'en est pas une
Désireux de poursuivre sa carrière dans le seul domaine qu'il connaît, M. Raynal a demandé une équivalence de ses acquis au ministère de l'Immigration et des Communautés culturelles.
Selon cette instance gouvernementale, ses acquis se traduisent au Québec par une attestation d'études collégiales en bâtiment et travaux publics.
«Déjà, c'est en dessous de mon niveau français, et en plus, je ne sais même pas en quoi consiste ce diplôme.»
M. Raynal a donc contesté l'évaluation comparative de ses études. Mais le Ministère est resté sur sa position.
Départ forcé
Arrivé en mai dernier, le pompier a déjà pris la décision de ramener son petit monde en France, à moins d'un revirement majeur. Son conteneur d'effets personnels n'a même pas encore atteint nos rives.
«C'est tout ce qu'on attend. Dès qu'il arrive, on s'en va. Comment peut-on rester au Québec dans des conditions pareilles alors qu'on est venus pour avoir une meilleure qualité de vie ?»
Le Journal de Montréal
15 juillet 2008
Malgré ses 15 ans d'expérience comme pompier en France, Ludovic Raynal doit tout recommencer à zéro pour être pompier au Québec.
«J'ai toujours dit qu'il y a des différences entre le travail d'un pompier français et celui d'un pompier québécois, mais de là à tout réapprendre ?», s'insurge M. Raynal.
Bardé de toutes les attestations possibles dans son métier - il a plus de 2 000 heures de formation à son actif -, M. Raynal a appris au cours des dernières semaines que son expérience et ses qualifications ne valent pas grand-chose au Québec.
«Les trois écoles que j'ai contactées m'ont informé que je dois suivre une formation complète si je veux travailler au Québec. Je devrais même réapprendre à enfiler ma tenue de pompier !», dénonce-t-il.
Installé dans le 4 1/2 d'une cousine, M. Raynal vit entassé avec huit autres personnes, dont sa femme et son fils.
«On ne veut pas dépenser toutes nos économies inutilement pour se loger, déclare-t-il. Même ma femme ne peut pas travailler dans son domaine comme préposée bénéficiaire, alors qu'elle l'a fait pendant 14 ans en France.»
Une équivalence qui n'en est pas une
Désireux de poursuivre sa carrière dans le seul domaine qu'il connaît, M. Raynal a demandé une équivalence de ses acquis au ministère de l'Immigration et des Communautés culturelles.
Selon cette instance gouvernementale, ses acquis se traduisent au Québec par une attestation d'études collégiales en bâtiment et travaux publics.
«Déjà, c'est en dessous de mon niveau français, et en plus, je ne sais même pas en quoi consiste ce diplôme.»
M. Raynal a donc contesté l'évaluation comparative de ses études. Mais le Ministère est resté sur sa position.
Départ forcé
Arrivé en mai dernier, le pompier a déjà pris la décision de ramener son petit monde en France, à moins d'un revirement majeur. Son conteneur d'effets personnels n'a même pas encore atteint nos rives.
«C'est tout ce qu'on attend. Dès qu'il arrive, on s'en va. Comment peut-on rester au Québec dans des conditions pareilles alors qu'on est venus pour avoir une meilleure qualité de vie ?»
Des femmes bibelots
Murielle Chatelier
Le Journal de Montréal
28 mai 2008
Les femmes nues maquillées de peinture corporelle symbolisent une attraction sexy très prisée dans les soirées montréalaises, où elles font littéralement figure de bibelots.
Le body painting est de plus en plus en demande, autant dans les fêtes privées d’entreprise que lors d’événements plus glamour.
Pour ces mannequins qui déambulent pratiquement nues dans les salles de réception, leurs «tenues peintes» sont loin d’être choquantes ou vulgaires.
«Un corps de femme, c’est beau. Autant faire de l’art avec», lance Élise Lortie Grondin, une mannequin heureuse de se muer en produit promotionnel le temps de quelques événements.
À 100 $ de l’heure en moyenne, elle dévoile ses courbes lors de nombreux événements, dont une soirée organisée au Club Opéra dans le cadre de la Semaine de mode de Montréal.
Quand les hommes l’approchent pour lui demander si elle se sent bien à peine vêtue, ce qui arrive régulièrement, elle leur répond qu’elle est à l’aise avec son corps. «Et ils sont très respectueux», affirme-t-elle.
Depuis trois mois, la jeune femme de 21 ans exerce sa carrière de mannequin «body painted» parallèlement à son travail de barmaid.
Plus d’art que de nudité
Nathalie Legault, une mannequin devenue maquilleuse professionnelle, sursaute quand on parle de nudité dans le body painting.
«Quand je joue les mannequins, je porte des sous-vêtements très minces de couleur peau. Je ne suis pas toute nue!», s’exclame-t-elle.
«C’est sûr qu’il y a des gens pas très professionnels qui veulent faire un coup d’argent ou donner un gros show en laissant les mannequins complètement nues, mais dans mon agence, on est très classe», ajoute-t-elle.
Une tendance qui s’affirme
Dans le métier depuis 10 ans, Ève Monnier, une des rares peintres corporels qui exploite des agences de mannequins à Montréal, reçoit maintenant fréquemment des demandes pour du body painting.
Dernièrement, le très couru Bal de la Jonquille accueillait ses invités avec une mannequin aux seins nus simplement recouverte d’une peinture dorée et exposée sur un lit rotatif. «Les organisateurs de soirées sont à la recherche de nouveaux attraits», explique Mme Monnier.
Des animaux de la jungle aux habits gothiques, tous les souhaits excentriques peuvent être exaucés. «Les clients deviennent de plus en plus exigeants», soutient-elle.
Les mannequins qui prêtent leur corps à l’art de la peinture corporelle sont surtout des étudiantes, des modèles qui travaillent à la pige et, plus rarement, des jeunes mères de famille.
Le Journal de Montréal
28 mai 2008
Les femmes nues maquillées de peinture corporelle symbolisent une attraction sexy très prisée dans les soirées montréalaises, où elles font littéralement figure de bibelots.
Le body painting est de plus en plus en demande, autant dans les fêtes privées d’entreprise que lors d’événements plus glamour.
Pour ces mannequins qui déambulent pratiquement nues dans les salles de réception, leurs «tenues peintes» sont loin d’être choquantes ou vulgaires.
«Un corps de femme, c’est beau. Autant faire de l’art avec», lance Élise Lortie Grondin, une mannequin heureuse de se muer en produit promotionnel le temps de quelques événements.
À 100 $ de l’heure en moyenne, elle dévoile ses courbes lors de nombreux événements, dont une soirée organisée au Club Opéra dans le cadre de la Semaine de mode de Montréal.
Quand les hommes l’approchent pour lui demander si elle se sent bien à peine vêtue, ce qui arrive régulièrement, elle leur répond qu’elle est à l’aise avec son corps. «Et ils sont très respectueux», affirme-t-elle.
Depuis trois mois, la jeune femme de 21 ans exerce sa carrière de mannequin «body painted» parallèlement à son travail de barmaid.
Plus d’art que de nudité
Nathalie Legault, une mannequin devenue maquilleuse professionnelle, sursaute quand on parle de nudité dans le body painting.
«Quand je joue les mannequins, je porte des sous-vêtements très minces de couleur peau. Je ne suis pas toute nue!», s’exclame-t-elle.
«C’est sûr qu’il y a des gens pas très professionnels qui veulent faire un coup d’argent ou donner un gros show en laissant les mannequins complètement nues, mais dans mon agence, on est très classe», ajoute-t-elle.
Une tendance qui s’affirme
Dans le métier depuis 10 ans, Ève Monnier, une des rares peintres corporels qui exploite des agences de mannequins à Montréal, reçoit maintenant fréquemment des demandes pour du body painting.
Dernièrement, le très couru Bal de la Jonquille accueillait ses invités avec une mannequin aux seins nus simplement recouverte d’une peinture dorée et exposée sur un lit rotatif. «Les organisateurs de soirées sont à la recherche de nouveaux attraits», explique Mme Monnier.
Des animaux de la jungle aux habits gothiques, tous les souhaits excentriques peuvent être exaucés. «Les clients deviennent de plus en plus exigeants», soutient-elle.
Les mannequins qui prêtent leur corps à l’art de la peinture corporelle sont surtout des étudiantes, des modèles qui travaillent à la pige et, plus rarement, des jeunes mères de famille.
jeudi 15 mai 2008
Haïti: Le journalisme de l'indigence
Murielle Chatelier
Le Trente
Montréal, Québec
De retour d’un stage de six mois dans les médias de son pays d’origine, Murielle Chatelier constate le malaise de la presse haïtienne, qui exerce avec un minimum de ressources. Et un maximum de contraintes.
Pendant cinq mois, j’ai exercé ma profession de journaliste en Haïti au quotidien Le Nouvelliste, à Port-au-Prince. Après avoir vu certains collègues s’emprunter des piles pour leurs caméras — trop chères, surtout quand l’employeur rechigne à les rembourser —, j’ai vite compris que je serais livrée à moi-même dans cette aventure.
« La seule raison pour laquelle je suis journaliste, c’est parce que je suis profondément passionné par ce métier. » C’est ce que déclarent la majorité des journalistes en Haïti quand on les interroge sur ce qui les pousse à accepter de travailler dans des conditions dévalorisantes pour leur profession.
Dans la salle de rédaction, seulement deux postes téléphoniques, qui ne fonctionnent qu’à l’occasion. Dès que l’un d’eux se libère, on se rue dessus, si bien qu’il faut souvent renoncer à les utiliser. Il faut aussi composer avec un salaire dérisoire. Les 150 dollars consentis mensuellement ne suffisent même pas à payer le loyer. Les journalistes les plus anciens peuvent obtenir jusqu’à 400 dollars, parfois un peu plus. En fait, vivre en Haïti m’a coûté beaucoup plus cher que de vivre à Montréal, dans des conditions beaucoup plus modestes.
Les supermarchés en Haïti sont des lieux de haut luxe qui ne sont fréquentés que par les privilégiés. La bouteille de jus Oasis s’y vend près de 2,50 $, comparativement à 1,25 $ ici. Les 150 dollars de salaire? Le loyer varie entre 200 et 400 dollars… sans compter la téléphonie, qui coûte une centaine de dollars, et la nourriture, trois fois ce prix. Chaque mois, mon déficit oscillait entre 700 et 1700 dollars.
Dans les médias, le traitement salarial est au cœur des réflexions. Les journalistes sont si mal payés qu’il leur est presque impossible de se contenter d’un seul emploi. « En choisissant de devenir journaliste en Haïti, il ne faut même pas s’attendre à pouvoir se nourrir », déclare d’entrée de jeu Clarens Renois, chef du bureau de l’Agence France-Presse (AFP) en Haïti.
Journaliste depuis plus de 20 ans, il a l’expérience des salles de nouvelles de plusieurs médias haïtiens, de la radio au quotidien en passant par la télévision. Formé aux États-Unis, Clarens Renois estime que le manque de formation de ses confrères est en bonne partie la cause de ce problème. « Les formations sont plutôt générales. Comme les journalistes sont mal formés, on les paie n’importe comment », déplore-t-il.
Pierre Gardymy Avril, journaliste à la radio qui n’a suivi qu’un séminaire d’un mois, est payé environ 50 dollars par mois. En plus de couvrir l’actualité locale, il anime une émission… dont il paie le temps d’antenne à son employeur! « Pour animer mon émission, j’ai dû trouver des commanditaires pour qui je fais de la publicité. C’est une façon de m’assurer un revenu plus raisonnable. » Une pratique plutôt courante dans les radios haïtiennes.
Les moyens du bord
Pénurie de stylos, de cartes d’appel, de postes téléphoniques, d’ordinateurs, d’accès internet, de ressources documentaires, de moyens de transport, de matériel technique… la liste est sans fin. Plusieurs journalistes de la radio rédigent leurs bulletins de nouvelles à la main et utilisent encore des magnétocassettes au son effroyable en ondes.
Les maigres salaires sont investis dans l’achat de matériel. Évelyne, qui travaille pour une agence de presse en ligne, s’est ainsi procuré un petit magnétophone, à ses frais : « On m’avait promis de m’en envoyer un, ainsi qu’un ordinateur portatif. » Elle souligne tout de même que son employeur, à qui elle transmet ses informations par téléphone, lui fournit assez de cartes d’appel.
Avec un minimum de ressources, c’est un minimum d’effort qui peut être fourni par les journalistes. Souvent affectés aux conférences de presse plutôt qu’à une recherche sur des sujets qui nécessitent plus d’investissements, les médias sont truffés des annonces faites par les grandes organisations, celles qui peuvent se payer une conférence de presse. Avec buffet, puisque ce sera parfois le repas principal d’un journaliste. Les conversations entre collègues portent souvent sur les comparaisons entre les divers buffets.
Trop de conférences de presse, et une information réduite à un seul point de vue, souvent commenté. Il y a beaucoup d’opinion dans la presse haïtienne. « On investit le minimum dans les journalistes, qui ne font pas de l’information, mais de l’institutionnel », s’insurge le chef du bureau de l’AFP. Selon lui, il est presque inimaginable de penser que les médias électroniques, concentrés à Port-au-Prince, déboursent les sommes nécessaires à la réalisation de reportages dans les villes plus éloignées. Quelques efforts ont tout de même été constatés récemment dans la presse écrite. Mais c’est l’exception plutôt que la règle.
Il faut travailler fort pour remplir ses pages. Ainsi, on ne peut faire qu’une seule entrevue par jour, puisque l’état du transport en commun nécessite parfois une journée entière pour rencontrer un interlocuteur. Il faut aussi quitter la rédaction avant la tombée du jour, par prudence. Les conditions ne sont plus aussi dangereuses qu’elles l’étaient, mais restent difficiles. Les vieux routiers connaissent les pièges à éviter, mais sont constamment sur leurs gardes. Ainsi, relater une histoire d’inceste ou un crime exige de biffer les noms pour diminuer les risques de représailles.
Publireporters
Les journalistes deviennent malgré eux des porte-parole. Des organisations non gouvernementales ou dépendantes de l’État les invitent parfois à couvrir des conférences de presse « rémunérées ». Au quotidien, les organisations ou les acteurs économiques offrent des ristournes à ceux qui couvriront leur nouvelle, soulevant la question du conflit d’intérêts et de l’impartialité des journalistes. « On aimerait pouvoir mieux encadrer nos journalistes », déclare un rédacteur en chef sous le couvert de l’anonymat. « Je sais que la corruption existe. Mais ce n’est pas moi qui décide des conditions de travail », conclut-il en haussant les épaules, impuissant.
Les journalistes sont donc sollicités directement sur leur lieu de travail pour produire des articles à saveur de publireportage : lancement de nouveaux produits, ouverture ou expansion d’entreprises commerciales, anniversaires d’institutions privées, presque tout peut faire l’objet d’un reportage. Surtout quand l’argent est mis sur la table. Quelques journalistes ressemblent ainsi à de véritables gens d’affaires, d’où la perception que certains médias sont plus des commerces que des diffuseurs d’information au service du public.
Les journalistes aimeraient réclamer haut et fort de meilleures conditions de travail. Mais trouver un emploi en Haïti est déjà un exploit. Prendre le risque de le perdre? Un choix difficile, d’autant que la syndicalisation est nulle. Ils sont complètement démunis devant leurs employeurs. Dans ce pays sans loi, les licenciements n’ont pas besoin de justification. En apparence, peut-être, mais, dans les faits, tous les coups bas sont permis. Et les deux parties ne le savent que trop bien.
Le journaliste québécois André Lachance forme les journalistes haïtiens sous les auspices du projet Réseau Liberté, financé par l’Agence canadienne de développement international. Il se désole de voir tant de talent se perdre. « J’ai côtoyé bien des journalistes talentueux, mais ce sont les difficultés avant tout qui entravent leur travail. » Comment lire le soir sans électricité quand c’est son seul temps libre, faire des recherches sur le web quand il y a une file d’attente devant les ordinateurs, communiquer avec des intervenants quand un culte du secret les bâillonne. Comment, surtout, travailler à ses frais, d’autant plus qu’aucune compensation n’est offerte lorsqu’on se prend une balle en cours de reportage?
Pourtant, parler de ces conditions est un risque à prendre en Haïti. André Lachance en sait quelque chose. Lors de la publication d’un texte décrivant les conditions déplorables du journalisme dans la patrie de Dany Laferrière, il s’est retrouvé au cœur d’une controverse qui a fait couler beaucoup d’encre, en janvier dernier. Un texte dressant un portrait réaliste de la presse haïtienne lui a valu des critiques enflammées. Il a été accusé de racisme et de condescendance, et le ciel s’est déchaîné sur le formateur de Réseau Liberté. Mais, dans les coulisses, les journalistes haïtiens étaient plutôt heureux. « Ce qu’il a écrit, c’est vrai. C’est juste que, nous, on ne peut pas le dire », a dit un jeune journaliste, à l’instar de nombre de ses collègues.
Le Trente
Montréal, Québec
De retour d’un stage de six mois dans les médias de son pays d’origine, Murielle Chatelier constate le malaise de la presse haïtienne, qui exerce avec un minimum de ressources. Et un maximum de contraintes.
Pendant cinq mois, j’ai exercé ma profession de journaliste en Haïti au quotidien Le Nouvelliste, à Port-au-Prince. Après avoir vu certains collègues s’emprunter des piles pour leurs caméras — trop chères, surtout quand l’employeur rechigne à les rembourser —, j’ai vite compris que je serais livrée à moi-même dans cette aventure.
« La seule raison pour laquelle je suis journaliste, c’est parce que je suis profondément passionné par ce métier. » C’est ce que déclarent la majorité des journalistes en Haïti quand on les interroge sur ce qui les pousse à accepter de travailler dans des conditions dévalorisantes pour leur profession.
Dans la salle de rédaction, seulement deux postes téléphoniques, qui ne fonctionnent qu’à l’occasion. Dès que l’un d’eux se libère, on se rue dessus, si bien qu’il faut souvent renoncer à les utiliser. Il faut aussi composer avec un salaire dérisoire. Les 150 dollars consentis mensuellement ne suffisent même pas à payer le loyer. Les journalistes les plus anciens peuvent obtenir jusqu’à 400 dollars, parfois un peu plus. En fait, vivre en Haïti m’a coûté beaucoup plus cher que de vivre à Montréal, dans des conditions beaucoup plus modestes.
Les supermarchés en Haïti sont des lieux de haut luxe qui ne sont fréquentés que par les privilégiés. La bouteille de jus Oasis s’y vend près de 2,50 $, comparativement à 1,25 $ ici. Les 150 dollars de salaire? Le loyer varie entre 200 et 400 dollars… sans compter la téléphonie, qui coûte une centaine de dollars, et la nourriture, trois fois ce prix. Chaque mois, mon déficit oscillait entre 700 et 1700 dollars.
Dans les médias, le traitement salarial est au cœur des réflexions. Les journalistes sont si mal payés qu’il leur est presque impossible de se contenter d’un seul emploi. « En choisissant de devenir journaliste en Haïti, il ne faut même pas s’attendre à pouvoir se nourrir », déclare d’entrée de jeu Clarens Renois, chef du bureau de l’Agence France-Presse (AFP) en Haïti.
Journaliste depuis plus de 20 ans, il a l’expérience des salles de nouvelles de plusieurs médias haïtiens, de la radio au quotidien en passant par la télévision. Formé aux États-Unis, Clarens Renois estime que le manque de formation de ses confrères est en bonne partie la cause de ce problème. « Les formations sont plutôt générales. Comme les journalistes sont mal formés, on les paie n’importe comment », déplore-t-il.
Pierre Gardymy Avril, journaliste à la radio qui n’a suivi qu’un séminaire d’un mois, est payé environ 50 dollars par mois. En plus de couvrir l’actualité locale, il anime une émission… dont il paie le temps d’antenne à son employeur! « Pour animer mon émission, j’ai dû trouver des commanditaires pour qui je fais de la publicité. C’est une façon de m’assurer un revenu plus raisonnable. » Une pratique plutôt courante dans les radios haïtiennes.
Les moyens du bord
Pénurie de stylos, de cartes d’appel, de postes téléphoniques, d’ordinateurs, d’accès internet, de ressources documentaires, de moyens de transport, de matériel technique… la liste est sans fin. Plusieurs journalistes de la radio rédigent leurs bulletins de nouvelles à la main et utilisent encore des magnétocassettes au son effroyable en ondes.
Les maigres salaires sont investis dans l’achat de matériel. Évelyne, qui travaille pour une agence de presse en ligne, s’est ainsi procuré un petit magnétophone, à ses frais : « On m’avait promis de m’en envoyer un, ainsi qu’un ordinateur portatif. » Elle souligne tout de même que son employeur, à qui elle transmet ses informations par téléphone, lui fournit assez de cartes d’appel.
Avec un minimum de ressources, c’est un minimum d’effort qui peut être fourni par les journalistes. Souvent affectés aux conférences de presse plutôt qu’à une recherche sur des sujets qui nécessitent plus d’investissements, les médias sont truffés des annonces faites par les grandes organisations, celles qui peuvent se payer une conférence de presse. Avec buffet, puisque ce sera parfois le repas principal d’un journaliste. Les conversations entre collègues portent souvent sur les comparaisons entre les divers buffets.
Trop de conférences de presse, et une information réduite à un seul point de vue, souvent commenté. Il y a beaucoup d’opinion dans la presse haïtienne. « On investit le minimum dans les journalistes, qui ne font pas de l’information, mais de l’institutionnel », s’insurge le chef du bureau de l’AFP. Selon lui, il est presque inimaginable de penser que les médias électroniques, concentrés à Port-au-Prince, déboursent les sommes nécessaires à la réalisation de reportages dans les villes plus éloignées. Quelques efforts ont tout de même été constatés récemment dans la presse écrite. Mais c’est l’exception plutôt que la règle.
Il faut travailler fort pour remplir ses pages. Ainsi, on ne peut faire qu’une seule entrevue par jour, puisque l’état du transport en commun nécessite parfois une journée entière pour rencontrer un interlocuteur. Il faut aussi quitter la rédaction avant la tombée du jour, par prudence. Les conditions ne sont plus aussi dangereuses qu’elles l’étaient, mais restent difficiles. Les vieux routiers connaissent les pièges à éviter, mais sont constamment sur leurs gardes. Ainsi, relater une histoire d’inceste ou un crime exige de biffer les noms pour diminuer les risques de représailles.
Publireporters
Les journalistes deviennent malgré eux des porte-parole. Des organisations non gouvernementales ou dépendantes de l’État les invitent parfois à couvrir des conférences de presse « rémunérées ». Au quotidien, les organisations ou les acteurs économiques offrent des ristournes à ceux qui couvriront leur nouvelle, soulevant la question du conflit d’intérêts et de l’impartialité des journalistes. « On aimerait pouvoir mieux encadrer nos journalistes », déclare un rédacteur en chef sous le couvert de l’anonymat. « Je sais que la corruption existe. Mais ce n’est pas moi qui décide des conditions de travail », conclut-il en haussant les épaules, impuissant.
Les journalistes sont donc sollicités directement sur leur lieu de travail pour produire des articles à saveur de publireportage : lancement de nouveaux produits, ouverture ou expansion d’entreprises commerciales, anniversaires d’institutions privées, presque tout peut faire l’objet d’un reportage. Surtout quand l’argent est mis sur la table. Quelques journalistes ressemblent ainsi à de véritables gens d’affaires, d’où la perception que certains médias sont plus des commerces que des diffuseurs d’information au service du public.
Les journalistes aimeraient réclamer haut et fort de meilleures conditions de travail. Mais trouver un emploi en Haïti est déjà un exploit. Prendre le risque de le perdre? Un choix difficile, d’autant que la syndicalisation est nulle. Ils sont complètement démunis devant leurs employeurs. Dans ce pays sans loi, les licenciements n’ont pas besoin de justification. En apparence, peut-être, mais, dans les faits, tous les coups bas sont permis. Et les deux parties ne le savent que trop bien.
Le journaliste québécois André Lachance forme les journalistes haïtiens sous les auspices du projet Réseau Liberté, financé par l’Agence canadienne de développement international. Il se désole de voir tant de talent se perdre. « J’ai côtoyé bien des journalistes talentueux, mais ce sont les difficultés avant tout qui entravent leur travail. » Comment lire le soir sans électricité quand c’est son seul temps libre, faire des recherches sur le web quand il y a une file d’attente devant les ordinateurs, communiquer avec des intervenants quand un culte du secret les bâillonne. Comment, surtout, travailler à ses frais, d’autant plus qu’aucune compensation n’est offerte lorsqu’on se prend une balle en cours de reportage?
Pourtant, parler de ces conditions est un risque à prendre en Haïti. André Lachance en sait quelque chose. Lors de la publication d’un texte décrivant les conditions déplorables du journalisme dans la patrie de Dany Laferrière, il s’est retrouvé au cœur d’une controverse qui a fait couler beaucoup d’encre, en janvier dernier. Un texte dressant un portrait réaliste de la presse haïtienne lui a valu des critiques enflammées. Il a été accusé de racisme et de condescendance, et le ciel s’est déchaîné sur le formateur de Réseau Liberté. Mais, dans les coulisses, les journalistes haïtiens étaient plutôt heureux. « Ce qu’il a écrit, c’est vrai. C’est juste que, nous, on ne peut pas le dire », a dit un jeune journaliste, à l’instar de nombre de ses collègues.
mardi 29 janvier 2008
Qui protège le corps des femmes ?
Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti
Dans quelques semaines, des femmes se feront charcuter sur la table de charlatans improvisés en avorteurs. Dans quelques mois, d’autres femmes, à peine capables de s’alimenter, accoucheront plutôt d’une bouche supplémentaire à nourrir. Des conséquences de ces parties de jambes en l’air carnavalesques. Tout le monde est au courant de ces catastrophes à venir, mais personne ne pense à les prévenir.
Une fois de plus, cette année, les autorités concernées passent à côté du problème. Durant la période carnavalesque, les ébats sexuels seront toujours aussi innombrables et les imprudences se compteront encore par centaines. Aucun ministère n’a dit un mot là-dessus. Pas de sensibilisation à l’utilisation de préservatifs. Pas de promotion de la contraception féminine. Pas de mises en garde contre les grossesses non désirées. Pourtant, l’absence de contraception est l’une des principales raisons de l’avortement.
Dans l’attente de leur manne, les charlatans doivent même se réjouir. Rien ne sera fait pour les empêcher de commettre leurs crimes. Des femmes anxieuses viendront par dizaines cogner à leur porte pour se débarrasser à n’importe quel prix de leur fœtus. Infliger des sévices à leurs corps, voilà ce que ces profanes s’apprêtent à faire. Ces pratiques clandestines dévoilent une vérité : le droit à l’avortement est un choix au-dessus de toute loi. À quoi bon l’ignorer ?
L’avortement, une réalité ici comme ailleurs
Une étude publiée le 12 octobre 2007 par des instituts de recherche américains, en partenariat avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), démontre que les femmes sont tout aussi susceptibles d’avoir recours à l’avortement dans les pays où il est interdit que dans ceux où il est légal.
Dans cette étude des évolutions de l'avortement entre 1995 et 2003, les experts relèvent que les taux d'avortement sont pratiquement égaux dans les pays développés que dans ceux en développement. D’un autre côté, plus de la moitié de ces interruptions volontaires de grossesse sont réalisées dans des conditions dangereuses. Sans grande surprise, 97 % de ces avortements à risques sont pratiqués dans les pays pauvres.
Qui enquête sur cette crise de santé publique en Haïti ? Qui tente d’apporter une solution à cette atrocité au niveau des droits de l’Homme ? L’approche du carnaval aurait été un moment propice pour lancer une campagne de sensibilisation, surtout quand on sait que le taux d’avortement augmentera en flèche après les festivités.
Le droit à l’avortement est une question sensible dans toutes les sociétés. Pas plus tard que lundi, la presse canadienne a soulevé à nouveau ce débat avec des médecins et des spécialistes, 20 ans après la décriminalisation de l’avortement par la Cour suprême du Canada.
Mais rester muet face à ce problème donne les résultats qu’on connaît : les femmes haïtiennes, tout comme celles des autres pays en développement, ne sont nullement protégées et leurs corps subissent les pires calomnies. Elles risquent leur santé et leur vie parce que trop de gens, ceux qui doivent changer les choses, gardent les yeux fermés sur leur sort.
Des naissances sans contrôle
Certaines femmes mèneront leur grossesse « de carnaval » à terme. Sans savoir comment prendre soin de leur nourrisson. Sans moyens, souvent, elles s’en débarrasseront. Les corps de ces innocents seront retrouvés noyés dans des cours d’eau ou abandonnés dans des bennes à ordures. Qui peut dire combien d’entre eux seront enterrés, assassinés, incinérés ? Parce dans un pays où les registres d’état civil existent à peine, tous les scénarios, aussi scabreux soient-ils, sont possibles.
Au carnaval, la débandade, la débauche et le besoin de luxure n’ont pas de sexe. Les femmes enfilent leurs petites tenues, d’un bout à l’autre du monde. Toronto, Brésil, Espagne… Peu de gens cachent leur intention de se vautrer dans les plaisirs de la chair. Mais ici, les conséquences de ces comportements libertins sont abominables.
Quelqu’un doit y penser.
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti
Dans quelques semaines, des femmes se feront charcuter sur la table de charlatans improvisés en avorteurs. Dans quelques mois, d’autres femmes, à peine capables de s’alimenter, accoucheront plutôt d’une bouche supplémentaire à nourrir. Des conséquences de ces parties de jambes en l’air carnavalesques. Tout le monde est au courant de ces catastrophes à venir, mais personne ne pense à les prévenir.
Une fois de plus, cette année, les autorités concernées passent à côté du problème. Durant la période carnavalesque, les ébats sexuels seront toujours aussi innombrables et les imprudences se compteront encore par centaines. Aucun ministère n’a dit un mot là-dessus. Pas de sensibilisation à l’utilisation de préservatifs. Pas de promotion de la contraception féminine. Pas de mises en garde contre les grossesses non désirées. Pourtant, l’absence de contraception est l’une des principales raisons de l’avortement.
Dans l’attente de leur manne, les charlatans doivent même se réjouir. Rien ne sera fait pour les empêcher de commettre leurs crimes. Des femmes anxieuses viendront par dizaines cogner à leur porte pour se débarrasser à n’importe quel prix de leur fœtus. Infliger des sévices à leurs corps, voilà ce que ces profanes s’apprêtent à faire. Ces pratiques clandestines dévoilent une vérité : le droit à l’avortement est un choix au-dessus de toute loi. À quoi bon l’ignorer ?
L’avortement, une réalité ici comme ailleurs
Une étude publiée le 12 octobre 2007 par des instituts de recherche américains, en partenariat avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), démontre que les femmes sont tout aussi susceptibles d’avoir recours à l’avortement dans les pays où il est interdit que dans ceux où il est légal.
Dans cette étude des évolutions de l'avortement entre 1995 et 2003, les experts relèvent que les taux d'avortement sont pratiquement égaux dans les pays développés que dans ceux en développement. D’un autre côté, plus de la moitié de ces interruptions volontaires de grossesse sont réalisées dans des conditions dangereuses. Sans grande surprise, 97 % de ces avortements à risques sont pratiqués dans les pays pauvres.
Qui enquête sur cette crise de santé publique en Haïti ? Qui tente d’apporter une solution à cette atrocité au niveau des droits de l’Homme ? L’approche du carnaval aurait été un moment propice pour lancer une campagne de sensibilisation, surtout quand on sait que le taux d’avortement augmentera en flèche après les festivités.
Le droit à l’avortement est une question sensible dans toutes les sociétés. Pas plus tard que lundi, la presse canadienne a soulevé à nouveau ce débat avec des médecins et des spécialistes, 20 ans après la décriminalisation de l’avortement par la Cour suprême du Canada.
Mais rester muet face à ce problème donne les résultats qu’on connaît : les femmes haïtiennes, tout comme celles des autres pays en développement, ne sont nullement protégées et leurs corps subissent les pires calomnies. Elles risquent leur santé et leur vie parce que trop de gens, ceux qui doivent changer les choses, gardent les yeux fermés sur leur sort.
Des naissances sans contrôle
Certaines femmes mèneront leur grossesse « de carnaval » à terme. Sans savoir comment prendre soin de leur nourrisson. Sans moyens, souvent, elles s’en débarrasseront. Les corps de ces innocents seront retrouvés noyés dans des cours d’eau ou abandonnés dans des bennes à ordures. Qui peut dire combien d’entre eux seront enterrés, assassinés, incinérés ? Parce dans un pays où les registres d’état civil existent à peine, tous les scénarios, aussi scabreux soient-ils, sont possibles.
Au carnaval, la débandade, la débauche et le besoin de luxure n’ont pas de sexe. Les femmes enfilent leurs petites tenues, d’un bout à l’autre du monde. Toronto, Brésil, Espagne… Peu de gens cachent leur intention de se vautrer dans les plaisirs de la chair. Mais ici, les conséquences de ces comportements libertins sont abominables.
Quelqu’un doit y penser.
vendredi 18 janvier 2008
La DGI se paie-t-elle la tête des contribuables?
Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti
Les employés de la Direction générale des impôts (DGI) ne sont pas reconnus pour leur courtoisie. Comme dans bien d’autres établissements haïtiens, la notion de service est inexistante dans cette institution. Et pour cause : sa qualité ne semble pas être une priorité ni même une préoccupation. Un constat établi sur la foi des propos tenus par le porte-parole de la DGI, M. Murray Lustin Jr.
Frantz se présente tôt à la DGI, vers 9 h a.m. De passage en Haïti - il réside aux États-Unis - il en profite pour renouveler sa plaque d’immatriculation. À son entrée dans un bureau, 13 employés sont à leur poste. À son grand étonnement, la plupart d’entre eux déjeunent et jasent. Il attendra ainsi 15 minutes avant qu’un employé daigne lui accorder son attention. « Je ne peux pas croire à la façon dont j’ai été ignoré par tous ces employés, alors que j’étais là pour payer des taxes », raconte-t-il, offusqué.
Questionné au sujet de ces employés qui déjeunent à leur bureau en présence des contribuables, le porte-parole de la DGI, M. Murray Lustin Jr, explique ainsi ces écarts de conduite : « L’heure régulière des pauses, ce n’est pas 9 h. Elles sont plutôt entre 12 h et 1 h. Mais je doute qu’il y ait un pourcentage significatif d’employés qui agissent de la sorte. Ce ne sont certainement que des cas isolés. Et depuis des mois, un projet de cafétéria traîne. J’espère qu’il se concrétisera enfin. Pour l’heure, les employés n’ont pas d’autres endroits pour manger ».
Muni du document nécessaire au paiement de son immatriculation, Frantz se rend ensuite à la caisse. Deux caissières assises à leur comptoir discutent d’elles-mêmes… pendant 15 minutes ! Après s’être livrées à cette activité de la plus haute importance dans le cadre de leur fonction, l’une d’elles reçoit enfin Frantz. « La caissière n’avait pas assez de monnaie dans sa caisse et elle m’a demandé de sortir pour acheter quelque chose à un vendeur ! » Doublement insulté, Frantz lui dit de garder la monnaie et de simplement effectuer le paiement. Ce qu’elle refuse avec obstination. Elle décide alors de mettre fin à la transaction.
Un contribuable, compatissant au malheur de son semblable, offre alors à Frantz de changer son argent. Il peut donc conclure sa transaction. « Le plus incroyable dans cette histoire, c’est le manque de respect des employés de la DGI. Ils ne semblent pas comprendre que sans nous, les contribuables, ils n’auraient pas d’emploi. Il est grand temps qu’ils comprennent qu’ils sont là pour nous servir, et non le contraire ! Et puis, où sont les superviseurs ? Qui s’assure que les employés travaillent », se demande-t-il.
Le porte-parole de la DGI défend ses employés : « Au moment de débuter la journée et de démarrer les opérations, les caisses sont vides. L’argent est déposé le jour d’avant à la banque. La DGI n’a pas d’autonomie financière ». Très bien. Mais n’y a-t-il pas de façon de corriger cette situation fort déplaisante pour les contribuables ? « Je vous ai dit ce que j’avais à vous dire, madame. »
Pauvre Évelyne !
Évelyne arrive tôt à la DGI. C’est la 5e fois en un mois qu’elle vient chercher le reçu des impôts fonciers qu’elle a payés. La responsable de son dossier l’accueille, la bouche graisseuse et remplie, et la fait patienter, le temps de terminer son déjeuner. Ensuite, elle prend une légère pause - elle s’assoit à son bureau et regarde autour d’elle, je me demande bien ce qu’elle fait ! - avant de rejoindre enfin la contribuable.
« Vous savez, dit-elle, j’ai essayé de contacter la personne pour le reçu, mais je n’arrive pas à la rejoindre. J’aimerais bien l’appeler maintenant, mais je n’ai pas de carte sur mon téléphone. Pouvez-vous me prêter le vôtre ? » Une employée de l’État qui demande à une contribuable de lui prêter son téléphone ? Le bureau n’en est pas équipé ? Quel manque de professionnalisme ! Mais pas pour M. Lustin, à qui le cas a dû être exposé à plusieurs reprises en raison de son apparente complexité (?) : « Je ne vois pas le lien entre le téléphone et le reçu ».
Entre-temps, une jeune fonctionnaire attire mon attention. Elle semble s’ennuyer à mourir. Elle ouvre et ferme des fenêtres sur son écran d’ordinateur. Une idée de génie semble alors lui traverser l’esprit : elle ouvre la section des jeux et commence son boulot. Jouer au solitaire. Qui n’aimerait pas être payé, avec les fonds publics, pour passer son temps à jouer aux cartes ? Parmi la quinzaine d’employés dans le bureau – très en désordre, avec des centaines de documents écornés qui s’empilent -, 3 déjeunent, 2 travaillent et les autres se tournent les pouces. Témoin de ma surprise, Évelyne tente de me rassurer : « C’est toujours comme ça. Pas besoin de s’étonner. S’ils travaillaient, là, il y aurait matière à surprise ».
Pauvre… de moi !
Pour les besoins de cette enquête, je me rends à la DGI me procurer un numéro d’identification fiscal (NIF). Deux préposées sont postées à l’entrée. L’une d’elle parle dans son portable - sa conversation sur le rhum semble follement passionnante - et me réfère à sa collègue en la pointant d’un doigt impatient. Est-il normal qu’une employée ne m’offre pas de service parce qu’elle est occupée à tenir une discussion qui n’a rien à voir avec son travail ? M. Murray semble croire que ce n’est pas un problème : « À ma connaissance, les portables ne sont interdits qu’au volant ».
Après avoir été accueillie par un gardien qui ne savait visiblement pas ce qu’est un NIF, pressée par deux gardiens nerveux dans une file d’attente et bousculée par les va-et-vient continuels de vendeurs de « collations », je me retrouve enfin devant le fonctionnaire qui débutera le processus d’attribution de mon NIF. Entre quelques appels téléphoniques personnels, il remplit le questionnaire nécessaire. Et je passe à un autre fonctionnaire, responsable de contre-vérifier les informations.
À ma grande stupéfaction, celui-ci s’arroge le droit de raturer ma nationalité canadienne pour la remplacer par celle haïtienne. « Monsieur, dis-je calmement, vous voyez bien qu’il est inscrit dans mon passeport que je suis née à Montréal et que je suis Canadienne. » « Madame, vous êtes en Haïti, alors vous êtes Haïtienne », me répond-t-il, sans lever les yeux vers moi. « Mais monsieur, insistai-je, je ne vis pas en Haïti. Vous voyez bien sur mon passeport que je vis à Montréal et que je viens occasionnellement au pays. » Et le dialogue de sourds se poursuit jusqu’à ce que, furieux et contrarié, il m’attribue à nouveau ma nationalité légale.
Qu’en dit M. Lustin ? « Selon la Constitution haïtienne, si vous êtes née de parents haïtiens, peu importe dans quel pays, vous êtes Haïtienne. » Le fonctionnaire ne m’a rien demandé. N’est-ce pas une erreur ? « C’est normal d’être tatillon, surtout si le fonctionnaire a un doute. » Tatillon signifie : être attaché aux détails des règlements. Est-ce le cas ici, quand le fonctionnaire s’approprie un pouvoir décisionnel, sans consulter le passé de la principale intéressée ? « Nous avons un département juridique au 3e étage pour ces histoires de conflit de nationalité. » Certes, mais je parlais du service.
Au terme de notre entretien, le porte-parole de la DGI me lance, comme une menace : « Je me souviens exactement de tout ce que je vous ai dit, madame ». Et je n’ai travesti en rien vos propos, M. Lustin.
Je laisse le soin aux lecteurs et aux contribuables d’apporter une conclusion à l’état du service à la clientèle à la DGI. Et, surtout, je vous laisse juger de l’attitude de cette institution à votre égard.
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti
Les employés de la Direction générale des impôts (DGI) ne sont pas reconnus pour leur courtoisie. Comme dans bien d’autres établissements haïtiens, la notion de service est inexistante dans cette institution. Et pour cause : sa qualité ne semble pas être une priorité ni même une préoccupation. Un constat établi sur la foi des propos tenus par le porte-parole de la DGI, M. Murray Lustin Jr.
Frantz se présente tôt à la DGI, vers 9 h a.m. De passage en Haïti - il réside aux États-Unis - il en profite pour renouveler sa plaque d’immatriculation. À son entrée dans un bureau, 13 employés sont à leur poste. À son grand étonnement, la plupart d’entre eux déjeunent et jasent. Il attendra ainsi 15 minutes avant qu’un employé daigne lui accorder son attention. « Je ne peux pas croire à la façon dont j’ai été ignoré par tous ces employés, alors que j’étais là pour payer des taxes », raconte-t-il, offusqué.
Questionné au sujet de ces employés qui déjeunent à leur bureau en présence des contribuables, le porte-parole de la DGI, M. Murray Lustin Jr, explique ainsi ces écarts de conduite : « L’heure régulière des pauses, ce n’est pas 9 h. Elles sont plutôt entre 12 h et 1 h. Mais je doute qu’il y ait un pourcentage significatif d’employés qui agissent de la sorte. Ce ne sont certainement que des cas isolés. Et depuis des mois, un projet de cafétéria traîne. J’espère qu’il se concrétisera enfin. Pour l’heure, les employés n’ont pas d’autres endroits pour manger ».
Muni du document nécessaire au paiement de son immatriculation, Frantz se rend ensuite à la caisse. Deux caissières assises à leur comptoir discutent d’elles-mêmes… pendant 15 minutes ! Après s’être livrées à cette activité de la plus haute importance dans le cadre de leur fonction, l’une d’elles reçoit enfin Frantz. « La caissière n’avait pas assez de monnaie dans sa caisse et elle m’a demandé de sortir pour acheter quelque chose à un vendeur ! » Doublement insulté, Frantz lui dit de garder la monnaie et de simplement effectuer le paiement. Ce qu’elle refuse avec obstination. Elle décide alors de mettre fin à la transaction.
Un contribuable, compatissant au malheur de son semblable, offre alors à Frantz de changer son argent. Il peut donc conclure sa transaction. « Le plus incroyable dans cette histoire, c’est le manque de respect des employés de la DGI. Ils ne semblent pas comprendre que sans nous, les contribuables, ils n’auraient pas d’emploi. Il est grand temps qu’ils comprennent qu’ils sont là pour nous servir, et non le contraire ! Et puis, où sont les superviseurs ? Qui s’assure que les employés travaillent », se demande-t-il.
Le porte-parole de la DGI défend ses employés : « Au moment de débuter la journée et de démarrer les opérations, les caisses sont vides. L’argent est déposé le jour d’avant à la banque. La DGI n’a pas d’autonomie financière ». Très bien. Mais n’y a-t-il pas de façon de corriger cette situation fort déplaisante pour les contribuables ? « Je vous ai dit ce que j’avais à vous dire, madame. »
Pauvre Évelyne !
Évelyne arrive tôt à la DGI. C’est la 5e fois en un mois qu’elle vient chercher le reçu des impôts fonciers qu’elle a payés. La responsable de son dossier l’accueille, la bouche graisseuse et remplie, et la fait patienter, le temps de terminer son déjeuner. Ensuite, elle prend une légère pause - elle s’assoit à son bureau et regarde autour d’elle, je me demande bien ce qu’elle fait ! - avant de rejoindre enfin la contribuable.
« Vous savez, dit-elle, j’ai essayé de contacter la personne pour le reçu, mais je n’arrive pas à la rejoindre. J’aimerais bien l’appeler maintenant, mais je n’ai pas de carte sur mon téléphone. Pouvez-vous me prêter le vôtre ? » Une employée de l’État qui demande à une contribuable de lui prêter son téléphone ? Le bureau n’en est pas équipé ? Quel manque de professionnalisme ! Mais pas pour M. Lustin, à qui le cas a dû être exposé à plusieurs reprises en raison de son apparente complexité (?) : « Je ne vois pas le lien entre le téléphone et le reçu ».
Entre-temps, une jeune fonctionnaire attire mon attention. Elle semble s’ennuyer à mourir. Elle ouvre et ferme des fenêtres sur son écran d’ordinateur. Une idée de génie semble alors lui traverser l’esprit : elle ouvre la section des jeux et commence son boulot. Jouer au solitaire. Qui n’aimerait pas être payé, avec les fonds publics, pour passer son temps à jouer aux cartes ? Parmi la quinzaine d’employés dans le bureau – très en désordre, avec des centaines de documents écornés qui s’empilent -, 3 déjeunent, 2 travaillent et les autres se tournent les pouces. Témoin de ma surprise, Évelyne tente de me rassurer : « C’est toujours comme ça. Pas besoin de s’étonner. S’ils travaillaient, là, il y aurait matière à surprise ».
Pauvre… de moi !
Pour les besoins de cette enquête, je me rends à la DGI me procurer un numéro d’identification fiscal (NIF). Deux préposées sont postées à l’entrée. L’une d’elle parle dans son portable - sa conversation sur le rhum semble follement passionnante - et me réfère à sa collègue en la pointant d’un doigt impatient. Est-il normal qu’une employée ne m’offre pas de service parce qu’elle est occupée à tenir une discussion qui n’a rien à voir avec son travail ? M. Murray semble croire que ce n’est pas un problème : « À ma connaissance, les portables ne sont interdits qu’au volant ».
Après avoir été accueillie par un gardien qui ne savait visiblement pas ce qu’est un NIF, pressée par deux gardiens nerveux dans une file d’attente et bousculée par les va-et-vient continuels de vendeurs de « collations », je me retrouve enfin devant le fonctionnaire qui débutera le processus d’attribution de mon NIF. Entre quelques appels téléphoniques personnels, il remplit le questionnaire nécessaire. Et je passe à un autre fonctionnaire, responsable de contre-vérifier les informations.
À ma grande stupéfaction, celui-ci s’arroge le droit de raturer ma nationalité canadienne pour la remplacer par celle haïtienne. « Monsieur, dis-je calmement, vous voyez bien qu’il est inscrit dans mon passeport que je suis née à Montréal et que je suis Canadienne. » « Madame, vous êtes en Haïti, alors vous êtes Haïtienne », me répond-t-il, sans lever les yeux vers moi. « Mais monsieur, insistai-je, je ne vis pas en Haïti. Vous voyez bien sur mon passeport que je vis à Montréal et que je viens occasionnellement au pays. » Et le dialogue de sourds se poursuit jusqu’à ce que, furieux et contrarié, il m’attribue à nouveau ma nationalité légale.
Qu’en dit M. Lustin ? « Selon la Constitution haïtienne, si vous êtes née de parents haïtiens, peu importe dans quel pays, vous êtes Haïtienne. » Le fonctionnaire ne m’a rien demandé. N’est-ce pas une erreur ? « C’est normal d’être tatillon, surtout si le fonctionnaire a un doute. » Tatillon signifie : être attaché aux détails des règlements. Est-ce le cas ici, quand le fonctionnaire s’approprie un pouvoir décisionnel, sans consulter le passé de la principale intéressée ? « Nous avons un département juridique au 3e étage pour ces histoires de conflit de nationalité. » Certes, mais je parlais du service.
Au terme de notre entretien, le porte-parole de la DGI me lance, comme une menace : « Je me souviens exactement de tout ce que je vous ai dit, madame ». Et je n’ai travesti en rien vos propos, M. Lustin.
Je laisse le soin aux lecteurs et aux contribuables d’apporter une conclusion à l’état du service à la clientèle à la DGI. Et, surtout, je vous laisse juger de l’attitude de cette institution à votre égard.
mercredi 9 janvier 2008
Le sida n'existe pas à Aquin*
Murielle Chatelier
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti
Plusieurs jeunes Aquinois nient l’existence du sida. D’autres aimeraient avoir plus d’informations au sujet de cette maladie. Les propos recueillis auprès d'un échantillon de jeunes sont à tout le moins inquiétants. Qui sera concerné par leur sensibilisation en région éloignée ?
La question « Croyez-vous que le sida existe » a provoqué un malaise chez bien des jeunes d’Aquin. Plusieurs d’entre eux ont fui du regard, baissé la tête ou fixé un point invisible. Ils ont quand même répondu à la question. Survol de leurs propos :
Marc-Antoine, 27 ans, désinvolte : « Je n’ai jamais vu quelqu’un de mon entourage mourir du sida. On dit que c’est quelque chose de politique. Je crois qu’on parle de cette maladie pour vendre plus de préservatifs « Pantè ». À Aquin, je suis persuadé que le sida n’existe pas, mais dans les endroits où les étrangers vont et viennent, comme à Miragoâne et à Port-au-Prince, c’est possible. »
Merlin, 27 ans, très sûr de lui : « Je n’y crois pas à 100 %. Par contre, j’ai l’impression que c’est une maladie qu’on utilise pour faire de l’argent. Il y a l’Armée du Salut de Fonds-des-Nègres qui décèle régulièrement des cas de sida. Après, ces gens vont voir d’autres médecins qui leur disent que c’est faux. Je suis certain que ces spécialistes de l’Armée du Salut ont des quotas à remplir. Plus de sidéens, plus d’argent. Je sais tout de même que la poudre de sida existe. Quand quelqu’un est malade et a la diarrhée, on lui lance la poudre de sida et il aura une infection mortelle. Sa peau commencera à avoir des galles et il ne se remettra jamais de son infection. Et puis, il n’y a pas vraiment de sensibilisation faite au sujet du sida en province. »
Mo Léon, 26 ans, analphabète : « Je ne crois pas que le sida existe. Je n’ai jamais vu quelqu’un atteint de cette maladie ou en mourir. Je ne sais pas comment on l'attrape, mais tant qu’elle ne se trouve pas dans des produits chimiques, je ne peux pas l’avoir. Cette maladie vient de l’étranger et je ne pourrai jamais tomber dedans. Je ne suis pas une personne frivole, donc pas de risques pour moi. »
Judith, 26 ans, se préparant à aller à une fête : « Je crois que ça existe. C’est d’ailleurs pourquoi je ne mange jamais dans la rue. Des gens qui ont le sida pourraient mettre quelques gouttes de leur sang dans la nourriture pour transmettre leur maladie à des innocents. Les Haïtiens sont tellement méchants. Oui, ça doit exister. »
Mackenley, 25 ans, éloquent : « À peu près, je peux dire que non, je n’y crois pas. D’abord, il arrive souvent qu’on dise à des gens qu’ils ont le sida et ils vont voir d’autres médecins qui leur disent que c’est faux. Et je crois que la pensée agit beaucoup sur la santé. Si on apprend à une personne qu’elle va mourir, comment croyez-vous qu’elle va se sentir ? Mal, et elle va se laisser aller pour finir par mourir. Par contre, il y a des gens qui acceptent la maladie et qui peuvent vivre longtemps. Une personne qui a le sida peut soit mourir soit vivre très longtemps. Comment croire à cette maladie avec de tels paradoxes ? »
Esther, 24 ans, je-m’en-foutiste : « Bon, je crois que ça existe. Mais je ne sais pas. J’ai déjà fait le test deux fois. La première fois, c’est parce qu’il y avait des prises de sang à l’hôpital d’à côté, et la seconde fois, c’est parce que j’ai senti que quelqu’un m’avait piqué avec quelque chose et j’ai eu peur. On dit de faire des tests, alors je fais des tests. Et puis, imaginons que j’ai le sida, qu’est-ce que ça change puisque je dois mourir de toute façon ? Je me résignerais à mon sort. »
Myrlène, 22 ans, délirante (?) : « Non, je ne crois pas à cette chose. Je n’ai jamais vu personne souffrir de cette soi-disant maladie. Mais je crois à la magie noire. On m’a raconté qu’il y a des bottes qui marchent parfois seules dans les rues ou des brouettes qui se promènent sans personne pour les tenir. Ça, ce sont des trucs sérieux. Je n’ai jamais assisté à ces phénomènes, mais je sais qu’ils sont vrais. Et il arrive aussi qu’on flashe des personnes pendant la nuit. Ça veut dire qu'il y a la mort dans l'air. Je te jure, c’est vrai ! Attention ! Mais le sida, franchement, c’est des conneries. Et puis si je l’attrapais, tu peux être sûre que je le donnerais à plein d’hommes. Je ne vois pas pourquoi je mourrais toute seule ! »
Miliane, 22 ans, fortement embarrassée : « Je crois que ça existe, mais je ne sais pas. On en parle, mais je ne l’ai jamais vu. »
Gilner, 22 ans, décontracté : « Je crois que c’est possible que le sida existe, mais comme je n’ai jamais vu de personnes atteintes de cette maladie, je ne peux pas en être convaincu. Tout de même, à Aquin, je suis sûr que ça n’existe pas. Si je me protège quand j’ai des rapports sexuels, c’est uniquement parce que je ne suis pas prêt à avoir un enfant, mais pas pour éviter d’attraper le sida. Madame, croyez-vous que ça existe, vous ? »
Jonas, 21 ans, bon vivant : « Je crois que le sida existe, mais je ne crois pas totalement à cette maladie. Si un sidéen s’essuie avec une serviette, est-ce que je peux attraper le sida ? Quoi qu’il en soit, si je suis au courant que quelqu’un a cette maladie, je vais le fuir, c’est sûr. Je ne mangerai pas ses restes de nourriture et je ne partagerai rien avec lui. »
Charloune, 19 ans, avec un mal de tête : « En juin dernier, à Port-au-Prince, j’ai été dans un programme organisé par une église. On y parlait du sida. Il y avait plusieurs personnes atteintes de cette maladie dans la salle. Depuis ce jour, je crois que le sida existe. Avant, je n’y croyais pas du tout. Mais de voir toutes ces personnes normales, et souvent belles, souffrir de cette maladie, ça m’a ouvert les yeux. »
Stanley, 17 ans, dont les propos mériteraient d’être placés sous silence : « Non, je n’y crois pas. On nous a présenté un film à l’école il y a quelques semaines et on nous en parlé, mais bof. Je crois que le sida s’attrape par des microbes. J’ai aussi entendu dire qu’une dame a habité avec un chien et que c’est ainsi qu’elle a attrapé le sida. On m’a aussi dit qu’un Haïtien a habité avec un Blanc qui lui a transmis la maladie. »
Un jeune cycliste, curieux : « Oui, le sida existe. Mais j’aimerais avoir plus d’informations dessus parce que je n’en sais pas beaucoup. Pouvez-vous m’en donner, svp ? »
Comment expliquer une telle ignorance ?
Le sida demeure une énigme pour bien des jeunes Haïtiens. En province, le manque d’accès à l’information semble donner lieu à des croyances qui dépassent tout entendement. Une fois de plus, les citadins sont favorisés par la sensibilisation faite par divers organismes. Qui pense à s’établir dans les provinces pour écouter les jeunes et les renseigner ? Vu leur niveau considérable d’ignorance, des séminaires ponctuels ne suffiront visiblement pas à venir à bout de telles convictions.
Les jeunes se plaignent de ne pas bénéficier de la gratuité des condoms, comme à certains endroits dans la capitale. L’un d’eux, Merlin, a soulevé le problème de la concentration des services à Port-au-Prince. « Tout se passe dans la capitale. Nous, ici, on ne sait rien, on ne nous dit rien. On est laissés à nous-mêmes. »
Le sida n’a pas de prédilection géographique. Ce virus est partout. Et la sensibilisation ? Est-elle aussi en tous lieux ?
* Aquin est une petite ville d'Haïti située dans le sud.
Le Nouvelliste
Port-au-Prince, Haïti
Plusieurs jeunes Aquinois nient l’existence du sida. D’autres aimeraient avoir plus d’informations au sujet de cette maladie. Les propos recueillis auprès d'un échantillon de jeunes sont à tout le moins inquiétants. Qui sera concerné par leur sensibilisation en région éloignée ?
La question « Croyez-vous que le sida existe » a provoqué un malaise chez bien des jeunes d’Aquin. Plusieurs d’entre eux ont fui du regard, baissé la tête ou fixé un point invisible. Ils ont quand même répondu à la question. Survol de leurs propos :
Marc-Antoine, 27 ans, désinvolte : « Je n’ai jamais vu quelqu’un de mon entourage mourir du sida. On dit que c’est quelque chose de politique. Je crois qu’on parle de cette maladie pour vendre plus de préservatifs « Pantè ». À Aquin, je suis persuadé que le sida n’existe pas, mais dans les endroits où les étrangers vont et viennent, comme à Miragoâne et à Port-au-Prince, c’est possible. »
Merlin, 27 ans, très sûr de lui : « Je n’y crois pas à 100 %. Par contre, j’ai l’impression que c’est une maladie qu’on utilise pour faire de l’argent. Il y a l’Armée du Salut de Fonds-des-Nègres qui décèle régulièrement des cas de sida. Après, ces gens vont voir d’autres médecins qui leur disent que c’est faux. Je suis certain que ces spécialistes de l’Armée du Salut ont des quotas à remplir. Plus de sidéens, plus d’argent. Je sais tout de même que la poudre de sida existe. Quand quelqu’un est malade et a la diarrhée, on lui lance la poudre de sida et il aura une infection mortelle. Sa peau commencera à avoir des galles et il ne se remettra jamais de son infection. Et puis, il n’y a pas vraiment de sensibilisation faite au sujet du sida en province. »
Mo Léon, 26 ans, analphabète : « Je ne crois pas que le sida existe. Je n’ai jamais vu quelqu’un atteint de cette maladie ou en mourir. Je ne sais pas comment on l'attrape, mais tant qu’elle ne se trouve pas dans des produits chimiques, je ne peux pas l’avoir. Cette maladie vient de l’étranger et je ne pourrai jamais tomber dedans. Je ne suis pas une personne frivole, donc pas de risques pour moi. »
Judith, 26 ans, se préparant à aller à une fête : « Je crois que ça existe. C’est d’ailleurs pourquoi je ne mange jamais dans la rue. Des gens qui ont le sida pourraient mettre quelques gouttes de leur sang dans la nourriture pour transmettre leur maladie à des innocents. Les Haïtiens sont tellement méchants. Oui, ça doit exister. »
Mackenley, 25 ans, éloquent : « À peu près, je peux dire que non, je n’y crois pas. D’abord, il arrive souvent qu’on dise à des gens qu’ils ont le sida et ils vont voir d’autres médecins qui leur disent que c’est faux. Et je crois que la pensée agit beaucoup sur la santé. Si on apprend à une personne qu’elle va mourir, comment croyez-vous qu’elle va se sentir ? Mal, et elle va se laisser aller pour finir par mourir. Par contre, il y a des gens qui acceptent la maladie et qui peuvent vivre longtemps. Une personne qui a le sida peut soit mourir soit vivre très longtemps. Comment croire à cette maladie avec de tels paradoxes ? »
Esther, 24 ans, je-m’en-foutiste : « Bon, je crois que ça existe. Mais je ne sais pas. J’ai déjà fait le test deux fois. La première fois, c’est parce qu’il y avait des prises de sang à l’hôpital d’à côté, et la seconde fois, c’est parce que j’ai senti que quelqu’un m’avait piqué avec quelque chose et j’ai eu peur. On dit de faire des tests, alors je fais des tests. Et puis, imaginons que j’ai le sida, qu’est-ce que ça change puisque je dois mourir de toute façon ? Je me résignerais à mon sort. »
Myrlène, 22 ans, délirante (?) : « Non, je ne crois pas à cette chose. Je n’ai jamais vu personne souffrir de cette soi-disant maladie. Mais je crois à la magie noire. On m’a raconté qu’il y a des bottes qui marchent parfois seules dans les rues ou des brouettes qui se promènent sans personne pour les tenir. Ça, ce sont des trucs sérieux. Je n’ai jamais assisté à ces phénomènes, mais je sais qu’ils sont vrais. Et il arrive aussi qu’on flashe des personnes pendant la nuit. Ça veut dire qu'il y a la mort dans l'air. Je te jure, c’est vrai ! Attention ! Mais le sida, franchement, c’est des conneries. Et puis si je l’attrapais, tu peux être sûre que je le donnerais à plein d’hommes. Je ne vois pas pourquoi je mourrais toute seule ! »
Miliane, 22 ans, fortement embarrassée : « Je crois que ça existe, mais je ne sais pas. On en parle, mais je ne l’ai jamais vu. »
Gilner, 22 ans, décontracté : « Je crois que c’est possible que le sida existe, mais comme je n’ai jamais vu de personnes atteintes de cette maladie, je ne peux pas en être convaincu. Tout de même, à Aquin, je suis sûr que ça n’existe pas. Si je me protège quand j’ai des rapports sexuels, c’est uniquement parce que je ne suis pas prêt à avoir un enfant, mais pas pour éviter d’attraper le sida. Madame, croyez-vous que ça existe, vous ? »
Jonas, 21 ans, bon vivant : « Je crois que le sida existe, mais je ne crois pas totalement à cette maladie. Si un sidéen s’essuie avec une serviette, est-ce que je peux attraper le sida ? Quoi qu’il en soit, si je suis au courant que quelqu’un a cette maladie, je vais le fuir, c’est sûr. Je ne mangerai pas ses restes de nourriture et je ne partagerai rien avec lui. »
Charloune, 19 ans, avec un mal de tête : « En juin dernier, à Port-au-Prince, j’ai été dans un programme organisé par une église. On y parlait du sida. Il y avait plusieurs personnes atteintes de cette maladie dans la salle. Depuis ce jour, je crois que le sida existe. Avant, je n’y croyais pas du tout. Mais de voir toutes ces personnes normales, et souvent belles, souffrir de cette maladie, ça m’a ouvert les yeux. »
Stanley, 17 ans, dont les propos mériteraient d’être placés sous silence : « Non, je n’y crois pas. On nous a présenté un film à l’école il y a quelques semaines et on nous en parlé, mais bof. Je crois que le sida s’attrape par des microbes. J’ai aussi entendu dire qu’une dame a habité avec un chien et que c’est ainsi qu’elle a attrapé le sida. On m’a aussi dit qu’un Haïtien a habité avec un Blanc qui lui a transmis la maladie. »
Un jeune cycliste, curieux : « Oui, le sida existe. Mais j’aimerais avoir plus d’informations dessus parce que je n’en sais pas beaucoup. Pouvez-vous m’en donner, svp ? »
Comment expliquer une telle ignorance ?
Le sida demeure une énigme pour bien des jeunes Haïtiens. En province, le manque d’accès à l’information semble donner lieu à des croyances qui dépassent tout entendement. Une fois de plus, les citadins sont favorisés par la sensibilisation faite par divers organismes. Qui pense à s’établir dans les provinces pour écouter les jeunes et les renseigner ? Vu leur niveau considérable d’ignorance, des séminaires ponctuels ne suffiront visiblement pas à venir à bout de telles convictions.
Les jeunes se plaignent de ne pas bénéficier de la gratuité des condoms, comme à certains endroits dans la capitale. L’un d’eux, Merlin, a soulevé le problème de la concentration des services à Port-au-Prince. « Tout se passe dans la capitale. Nous, ici, on ne sait rien, on ne nous dit rien. On est laissés à nous-mêmes. »
Le sida n’a pas de prédilection géographique. Ce virus est partout. Et la sensibilisation ? Est-elle aussi en tous lieux ?
* Aquin est une petite ville d'Haïti située dans le sud.
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