dimanche 3 mai 2009

Académie De Roberval: une école pour raccrocher les gangs de rue

Murielle Chatelier
Reflet de Société
Janvier 2009

N.B. Ce texte s'est mérité une 2e place lors de la remise des Prix de l'Association des médias écrits communautaires du Québec 2009, dans la catégorie Entrevue. Cet événement s'est tenu le 2 mai 2009, dans le cadre du 28e congrès annuel du regroupement.

Le phénomène des gangs de rue n’a rien de nouveau pour le directeur d’une école publique du quartier Villeray. Au début de son mandat à l’école De Roberval, en 1992, Gérard Jeune a du composer avec plusieurs jeunes provenant de ce milieu criminalisé. Avec humilité, il raconte comment il a malgré tout fait le pari de développer chez ses élèves un véritable sentiment d’appartenance et de doter son école d’une meilleure réputation.

En arrivant à l’école secondaire De Roberval, Gérard Jeune savait qu’il y aurait beaucoup de travail à faire. Les actes de violence perpétrés dans cette école publique avaient trouvé écho dans le monde scolaire, et plusieurs membres de gangs de rue se trouvaient parmi ses élèves.

«Ce que j’ai trouvé à De Roberval, ce sont des jeunes issus en majorité de ma communauté (haïtienne) qui avaient besoin d’un modèle, d’une raison de se comporter comme il faut», dit posément Gérard Jeune, le directeur de l’école du quartier Villeray, qui se nomme aujourd’hui Académie De Roberval.

Gang de rue: sous haute surveillance

Quelques mois avant son arrivée à De Roberval, un affrontement sanglant entre deux bandes rivales d’étudiants avait retenu l’attention de tout le personnel de la Commission scolaire de Montréal (CSDM) et des comités de liaison de la communauté haïtienne. Cinq jeunes avaient été blessés lors de cette violente bagarre, à la machette, orchestrée dans un wagon du métro, entre les stations Fabre et Jean-Talon. L’un d’eux avait même sombré dans le coma.

«On m’a pressenti comme étant l’homme de la situation, se rappelle le directeur. Avec mon poste de directeur adjoint pendant 3 ans à l’Académie Dunton, j’avais fait la preuve que je n’avais pas froid aux yeux et que je n’hésiterais pas à brasser les choses.»

C’est sans baisser la tête qu’il a entrepris sa première action à De Roberval: changer tous les cadenas. «Je savais que certains élèves avaient des armes. Avec un cadenas fourni par l’école, je détenais toutes les combinaisons et je pouvais vérifier le contenu de chaque casier.»

Implacable, il suspendait chaque élève armé. «J’avais des étudiants à l’œil. Je fouillais leurs casiers avant d’aller les chercher en classe pour qu’ils viennent eux-mêmes les ouvrir devant moi. Je ne me suis jamais contenté d’être un directeur présent. Je suis un directeur visible.»

Et il se faisait voir jusque dans le métro Fabre, situé à deux pas de l’école,
où il suivait ses élèves pour s’assurer qu’ils ne s’attroupent pas et qu’ils quittent bien le territoire de l’école. «Je n’avais aucun contrôle sur ce que faisaient mes jeunes en dehors de l’école. Mais tant qu’ils étaient sur mon territoire, et le métro en faisait partie en raison de sa proximité avec l’école, je ne tolérais aucun écart de conduite, et chacun le savait.»

Fini aussi les va-et-vient de jeunes qui ne fréquentaient pas l’école. Le mot était passé à l’extérieur. Et personne n’a osé se pointer pour défier l’autorité de ce directeur à la poigne de fer. Un régime de la peur? « Le fait d’être haïtien a beaucoup joué pour me faire accepter et surtout pour que les jeunes ne me considèrent pas comme leur ennemi. Ils me respectaient, même ceux qui ne fréquentaient pas l’école. Je pense que mon approche humaine a fait toute la différence. »

Un directeur à l’écoute des jeunes

«Si vous saviez le nombre de problèmes personnels que j’ai réglés dans ce bureau », dit M. Jeune, une lueur d’amusement dans les yeux à l’évocation de cet aspect de son rapport avec les jeunes. Toutes les tactiques étaient bonnes pour se tenir proche de ses ouailles.

«Parfois, je convoquais l’ami d’un élève en difficulté pour lui parler. Je sais que certains jeunes sont plus enclins à écouter des jeunes de leur âge. Comme ça, je m’assurais au moins que le message passe de façon efficace.»

Dans cette petite école de 500 âmes, aucun élève n’était un numéro. «L’un d’eux est arrivé ici avec le risque d’être emprisonné pour une accumulation de contraventions. Pour tenter de trouver une solution, je suis allé voir ses parents - en conduisant si vite pour être à l’heure que j’ai moi-même eu une contravention!
Ils étaient dans l’impossibilité de payer cette dette et s’étaient résignés à laisser leur enfant se faire emprisonner. Une chose m’apparaissait évidente: cet élève serait mieux à l’école que derrière les barreaux. Alors, j’ai payé de ma poche pour régler ce problème.»

Ces confidences dans le bureau du directeur n’étaient certainement pas le fruit du hasard. «J’ai été sévère avec les élèves de cette génération, mais je les aimais, et je suis persuadé qu’ils le savaient. Je voulais qu’ils réussissent leur vie, et j’ai été chercher tous les appuis possibles, autant auprès des enseignants que des élèves. Nous avons tous travaillé très fort.»

Contrer les gangs de rue: une vie étudiante bien remplie

Pendant un court instant, ses yeux s'immobilisent sur une caméra de surveillance suspendue en face de son bureau. Avec un léger sourire, il dit: «Vous voyez, ces jeunes-là, je vais devoir les faire sortir de l’école pour qu’ils rentrent chez eux. Ils aiment ça être ici.» En effet, sur l’écran, plus d’une heure et quart après le dernier son de cloche, des élèves se disputent joyeusement une partie de air-hockey dans le «foyer» de l’école. «Si un étudiant n’a pas de sentiment d’appartenance, il n’aura aucune motivation pour venir à l’école. Et c’est pour ça que j’ai instauré une vie étudiante diversifiée au sein de mon école.»

Une table de ping-pong installée en plein cœur du lieu de rencontre des étudiants a servi de premier pont entre ce directeur et ses élèves. Aujourd’hui, les élèves jouissent de cinq tables de jeu, ping-pong, baby-foot et air-hockey, d’une radio étudiante et d’une salle de cinéma qui se transforme en mini auditorium pour les danses du vendredi. Un technicien en loisirs a été embauché à temps partiel pour superviser ces activités.

Il ne se passe presque pas une semaine sans qu’un des anciens élèves de Gérard Jeune ne lui rende visite. Et comme pour lui donner raison, deux étudiants de la promotion 1994-1995 font le pied de grue devant le secrétariat à mon entrée dans
l’école. L’un d’eux, un banquier qui vit à Vancouver, était prêt à attendre M. Jeune des heures s’il le fallait.

Une nouvelle réputation, sans gang de rue

Depuis l’implantation en 1996 d’un projet éducatif qui consiste à sélectionner les meilleurs étudiants en les soumettant à un examen d’entrée, les perceptions envers cette école publique ont changé. «En plus de sélectionner les étudiants, l’Académie De Roberval s’est aussi dotée d’un code vestimentaire. Ces initiatives ont nettement contribué à notre notoriété.»

Dans les classements des écoles publiques, l’académie fait bonne figure et se positionne parmi les établissements les plus performants. «Depuis deux ans, on reçoit tellement de demandes qu’on est obligés de tenir deux soirées de portes ouvertes, et le gymnase se remplit à craquer à chaque fois. Quand c’est le moment des inscriptions, les files d’attente s’étirent jusqu’à l’extérieur du bâtiment. Je dois l’avouer, ça me fait vraiment plaisir ce succès», raconte Gérard Jeune en savourant les efforts qu’il a mis pour redorer son école.

mercredi 22 avril 2009

Québécoise pure laine


Murielle Chatelier
Reflet de Société
Vol.17 No.3 Avril / Mai 2009


Comme bien des immigrants de 2e génération – c’est ainsi qu’on nomme officiellement les Québécois nés de parents immigrants – je me suis longtemps questionnée sur mon identité. Élevée à cheval entre deux cultures, celle de mes parents, originaires d’Haïti, et celle de leur terre d’accueil, j’arrivais difficilement à me définir. Québécoise ou Haïtienne? À 29 ans, cette quête incessante, grandissante et profondément troublante m’a amenée à faire un long séjour dans mon pays d’origine. Six mois à la recherche de mon second moi.

Les prétextes pour expliquer mon départ soudain vers la terre natale de mes parents furent nombreux. Opportunité d’emploi intéressante, besoin de changer d’environnement, envie de découvrir mes racines… La vérité, c’est que je ne savais plus où j’en étais. Dès mon adolescence, j’ai été marquée par de pénibles remises en question, au point de passer de longues heures à marcher dans les rues, avec mon lourd fardeau de questions sur le dos. Le melting pot des valeurs transmises par mes parents et de celles propres à la culture québécoise m’a toujours confondue et embrouillé l’esprit. Mais c’est lorsque j’ai intégré le marché du travail que cette quête a atteint un point culminant et est devenue intenable.

«Toi, t’es née où?», «Est-ce que tu comptes retourner dans ton pays un jour?», «Depuis combien de temps es-tu arrivée au Canada?», «Comptes-tu t’établir en banlieue comme une bonne partie des immigrants?», voilà autant de questions auxquelles j’ai eu droit de la part de mes collègues, alors que je suis bel et bien née au Québec, à Montréal. Et même, avant l’année 2007, je n’avais jamais mis le pied dans le pays de mes parents. À la longue, ces questions ont fait naître en moi un sentiment de frustration, surtout parce que j’ai toujours évolué dans la même société que mes confrères. Alors, à un moment, je me suis mise à penser que chez moi, c’était peut-être ailleurs.

Immigrante pour la première fois

Au début, quand je suis arrivée à Port-au-Prince, j’étais euphorique. Je sentais qu’on ne pouvait que m’accepter, parce que après tout, j’étais une des leurs. Pourtant, j’ai rapidement compris que pour les Haïtiens, j’étais l’étrangère. Oui, même sans avoir à ouvrir la bouche, on devinait que je n’étais pas du pays. Quand je marchais dans les rues, on me dévisageait l’air de dire : «Oh! Regarde l’étrangère.» Une fois, assise par terre dans un marché, au milieu des marchandises, un passant m’a pointée du doigt en disant : «C’est une diaspora (c’est ainsi qu’on appelle là-bas les Haïtiens nés à l’étranger).»

Pour survivre, je m’étais déniché un emploi de journaliste dans le plus grand quotidien de la place, Le Nouvelliste. Dans une ambiance de travail des plus décontractées, je me suis fait de nombreux amis. Même si je ne comprenais pas souvent les expressions qu’ils employaient - je maîtrise le créole, mais comme dans chaque culture, les expressions sont très «locales» - les échanges allaient bon train entre nous. Mais là encore, nos mentalités et nos préoccupations respectives étaient si diamétralement opposées que je me sentais seule dans mon coin, malgré les rires francs qui animaient nos conversations.

L’un de nos points de divergence était justement ma nationalité. Après quelques semaines passées dans la capitale, il ne faisait plus aucun doute dans ma tête que je ne pouvais pas me déclarer Haïtienne. Au contraire, j’avais plus envie de me dissocier de ce peuple que d’en faire partie. Le désordre généralisé dans lequel se trouve le pays, le manque de civisme des citoyens dans les rues, cette façon que les commerçants avaient de m’escroquer impudiquement parce qu’on supposait que j’avais plus d’argent que la moyenne, tout ça m’horripilait.

Pour mes collègues, animés d’un sentiment d’appartenance qui frise le fanatisme, c’était une trahison de dire que je me sentais plutôt Québécoise. Ils ne pouvaient pas comprendre que je ne sois pas habitée du même sentiment de fierté qu’eux, qui font partie de la première république noire à avoir acquis son indépendance. C’était en 1804. Moi, je vis en 2009. Et ça, c’était encore un point qui nous éloignait : ils vivent continuellement dans l’orgueil des gloires du passé, alors que les défis du présent m’importent plus.

Mes parents

D’ailleurs, c’est justement ce même passé qui est à la base de la mentalité de mes parents, et c’est ce que j’ai compris lors de ce voyage. Dans mon jeune âge, ils ne faisaient qu’appliquer ce que leurs propres parents leur avaient appris. Mais ils avaient peut-être oublié que les choses avaient évolué depuis, et que mon environnement n’avait rien à voir avec le leur. C’est malheureusement le cas de beaucoup de parents immigrants.

L’une des mesures disciplinaires prisées par mes parents était de m’empêcher de sortir, comme pour aller au parc avec ma sœur ou au cinéma avec mes amis. Selon leur façon de voir les choses, «l’extérieur» est une sorte de jungle où on peut facilement être amené à sortir du droit chemin, où les influences néfastes pullulent. Ce raisonnement qui m’emprisonnait a donné lieu à des scènes familiales orageuses dans notre foyer. Pour moi, l’extérieur est plutôt un lieu de découvertes. Mais en Haïti, j’ai bien vu que la mentalité de mes parents prévaut encore, parce que les sorties des enfants sont très limitées, et pour les mêmes raisons que naguère…

Mais j’ai aussi fait une merveilleuse découverte à propos de mes parents. Avant d’avoir visité la campagne où ils ont grandi, je ne me suis jamais intéressée à leur émigration vers le Canada. Aujourd’hui, je réalise plus que jamais le courage qu’ils ont eu de partir de si loin uniquement pour offrir un meilleur avenir à leurs enfants. Une campagne où les commodités modernes n’existent pas, où la pauvreté sévit, où les espoirs se sont depuis belle lurette envolés. Mes parents se sont tenus debout, et ont franchi toutes les frontières pour atterrir à Montréal. Mon père est arrivé avec à peine 100 $ en poche, en 1972. Avec acharnement, il a travaillé pour rapatrier ma mère, en 1974. Tout ça, pour épargner leurs enfants d’une vie de misère.

Qui suis-je maintenant?

À 31 ans, je ne me demande plus qui je suis, mais bien ce que je veux être. Bien sûr, ça me fatigue et m’irrite qu’on me demande encore d’où je viens. Certes, ma relation avec mes parents n’est pas idyllique. Mais j’ai saisi le pourquoi de leur périple, et par le fait même, les raisons qui font de moi un mélange de deux cultures. Vous savez, j’aurais pu grandir en Haïti, j’aurais pu être coincée dans ce pays, j’aurais pu ne pas pouvoir rêver comme je le fais, j’aurais pu être condamnée à l’indigence. J’étais à deux doigts de cette vie-là.

En me faisant naître au Québec, mes parents m’ont donné toute une liberté. Après avoir passé six mois dans leur pays, je sais que le temps n’est plus au questionnement. En fait, l’unique désir que mes parents aient tenté de m’exprimer, souvent maladroitement, c’est celui de me voir profiter de ma vie au maximum, et d’exploiter tous mes atouts. Ils m’ont transplantée ici pour ça, pour m’offrir cette opportunité. Alors, maman et papa, je vous le jure que j’ai compris maintenant. Et ce que je veux être, c’est ce que vous avez fait de moi : une citoyenne du monde.