Article publié dans la revue Châtelaine, édition avril 2007.
Lassée des discours habituels sur le racisme, une jeune femme revendique, au-delà des couleurs et des étiquettes, son droit à l’individualité.
Les Italiens viennent d’Italie, les Chinois de Chine, les Grecs de Grèce. Chacun de ces peuples aborde la vie selon des valeurs, des préceptes et des croyances qui se transmettent de génération en génération. Mais quelles valeurs les Blancs partagent-ils ? De quel pays viennent-ils, au fait ?
Mais existerait-il des pays nommés Blancie, Noirie, Jaunie ? Qu’ont au juste en commun les Blancs érudits et les Blancs incultes, les Noirs leaders et les Noirs moutons, les Jaunes cartésiens et les Jaunes confus ? Alors à quoi ça rime de mettre dans le même panier Maliens, Haïtiens, Angolais et Papouasiens ? Parce qu'ils ont la peau foncée?
Moi, étudiante en journalisme, je vais dire un truc simple et clair, avec des mots vrais : j’en ai assez des débats creux sur le racisme, comme celui suscité par le sondage démagogique publié en janvier par le Journal de Montréal. Je m’adresse à ceux qui nous croient opposés par une différence. Qui m’associent automatiquement à un groupe. Qui me disent « Retourne chez toi » alors que chez moi c’est ici. Qui hésitent à m’embaucher parce que ma couleur les dérange. Qui ne savent pas qui je suis.
Je suis fatiguée qu’on cherche à me venir en aide, qu’on me croie défavorisée par la nature. Je ne suis pas une couleur, je ne suis pas une Noire, mais une personne à part entière. Pourquoi persister à croire que mon teint a une signification ?
Au printemps dernier, dans un article de L’actualité intitulé « Sommes-nous racistes ? », on pouvait lire que les Noirs sont plus scolarisés que les Blancs. Et alors ? Cela ne change rien à la vie des gens, encore moins à la mienne. Tous ces chiffres, statistiques et études me laissent impassible. Je n’ai rien à faire de tous ces constats qui tentent d’expliquer « notre condition » ! L’interrogation subsistera tant qu’on ne regardera pas bien en face la réalité, si laide soit-elle.
Assez, la victimisation !
Ai-je besoin de lois pour m’intégrer à la société qui m’a vue naître ? De mesures pour m’insérer dans ma propre collectivité ? L’article fait état de pistes qui mèneraient à ces louables buts. Un exemple : « Un patron de PME qui cherche un menuisier depuis quatre mois, même s’il a des préjugés contre les minorités, ne rechignera pas à embaucher un Noir compétent. D’autant plus que Québec offre depuis l’an dernier un cadeau aux PME qui ouvrent leur porte aux gens de couleur. » Ai-je envie de travailler pour un patron qui a besoin d’une prime pour me considérer, pour oublier que ma peau lui répugne ? Qui me croit a priori sale, crétine et hideuse ?
Une société ouverte ?
Très peu de personnes ont relevé cette phrase du chanteur Corneille lors de son discours au Gala de l’ADISQ 2004 – j’ai même eu un mal fou à la retrouver intégralement : « Il y a trois ans, quelqu’un d’une compagnie de disques m’a dit : “On vit dans un Québec blanc et il n’y a peut-être pas de place pour toi.” »
Cette bêtise, quel que soit le misérable qui l’a proférée, m’a prouvé que j’ai lieu de m’inquiéter de n’être qu’une couleur aux yeux de certains. Et que, chez nous, le racisme est souvent bien sournois.
Je n’ai jamais pensé que je pourrais être triste en raison de mon origine ethnique, et à plus forte raison au Québec. Au contraire, j’étais toujours la première à proclamer haut et fort mon bonheur d’évoluer dans une société si ouverte à la différence – non pas à celle des individus, car nous sommes tous semblables, mais à celle des cultures.
Tandis que certains de mes amis tentent de créer leurs propres entreprises pour pouvoir engager leurs « frères de couleur », moi je refuse de croire qu’il faille en arriver là. Tandis qu’ils se découragent et courbent l’échine, moi je me tiens droite et je considère chacune de mes « faiblesses » comme une force. Imaginez, en plus d’être foncée, je suis femme et je suis ronde. Ça va mal en titi par chez nous !
Ma peau n’est que de la peau
Je ne suis pas une couleur. Ma personnalité n’est pas définissable par ma « race ». Je suis une personne distincte, avec des rêves, des buts, des pensées. Mon épiderme ne révélera jamais qui je suis, et celui des autres m’indifférera toujours. Je ne veux pas me battre pour ma couleur. Personne ne devrait avoir à le faire !
Une connaissance m’a dit, un jour : « Tu es plus proche d’une Blanche pauvre que d’une Noire riche. Ne te bats pas pour une couleur, mais pour une classe sociale. » Moi qui jusque-là croyais fermement appartenir à une race, j’ai compris que ma pigmentation cutanée est impuissante à exprimer ce que je suis. Qui peut me démontrer que la mélanine peut définir un groupe de personnes ? Qu’il se lève ! Alors j’accepterai d’être Noire avant que d’être Moi.
Prenez-moi pour moi
Je ne me porterai pas à la défense des Noirs, une cause à laquelle je ne crois pas. Je ne défendrai que mon intégrité. Si besoin est de classer, on classera les personnes d’après leur origine ou leur culture.
Être noir, ça ne veut rien dire. Être blanc, ça ne veut toujours rien dire. Être triste, O.K. Être joyeux, parfait. Indécis, pourquoi pas ? Mais qu’on cesse de me croire obscure ! Je suis lumineuse, pleine de charme, vivante, étourdissante ! Je ne veux pas bénéficier d’une politique d’accès à l’égalité : c’est déjà un droit inaliénable que d’être traité sur le même pied que tous. Je veux travailler autant que tous pour réussir, ni plus, ni moins. Je veux m’ôter cette étiquette de « Noire » qui me colle à la peau depuis le temps de l’esclavage. Qu’on ne s’apitoie pas sur mon sort. Qu’on voie plutôt en moi la folle, l’ambitieuse, la tenace. Qu’on me prenne telle que je suis ; qu’on me prenne pour Murielle Chatelier.
mardi 12 juin 2007
Port-au-Prince, capitale du kidnapping
Article publié dans le quotidien La Presse, le 25 mai 2007
http://www.cyberpresse.ca/article/20070525/CPMONDE/705250587/5160/CPMONDE
Murielle Chatelier
La Presse
Collaboration spéciale
Port-au-Prince
Les enlèvements se multiplient dans la capitale haïtienne. Le phénomène prend de l'ampleur au point qu'aujourd'hui, des hommes peuvent même enlever leur propre mère.
À la fin du mois de mars, un Américain de 68 ans a été enlevé pour avoir refusé de payer une somme promise à une prostituée. Cette femme a alors commandé son kidnapping à des «relations». Le 1er avril, son cadavre a été retrouvé malgré le versement d'une rançon de près de 6000$.
Au cours du même mois, un nourrisson de 5 mois a été enlevé avec la complicité d'un de ses oncles. Il a été séquestré, étranglé, puis jeté dans un canal. Un garçon de 9 ans a aussi été kidnappé avant d'être tué et abandonné aux chiens.
Assis dans son bureau de la capitale, un avocat de 38 ans qui préfère taire son nom se rappelle difficilement sa propre expérience. Il a été enlevé le vendredi 27 octobre 2006, en plein jour, alors qu'il se rendait à Port-au-Prince pour affaires.
À peine a-t-il franchi l'entrée de la ville qu'une camionnette s'est immobilisée devant lui, ses trois passagers prétextant une panne. Deux d'entre eux lui ont soudainement pointé des armes au visage, tandis que le troisième l'a violemment arraché à son volant. Comme c'est souvent le cas, les témoins sont restés impassibles, figés par la peur.
«Ils m'ont passé des lunettes noires aveuglantes, ligoté et projeté sur le siège arrière de mon véhicule sans ménagement», relate péniblement l'avocat. Il a ensuite été conduit à la base du chef de ses assaillants avant d'être dépouillé de tous ses effets personnels.
Il avait en sa possession une somme «intéressante» pour le début des négociations: 16 000 gourdes (environ 500$). «Pour eux, c'est une somme importante», déclare la victime. Le chef l'a alors interrogé - en prenant soin de garder une arme collée sur sa tempe - pour évaluer son «potentiel» de rançon: selon ses estimations, cet avocat pourrait lui rapporter 150 000$.
Ses kidnappeurs ont rapidement contacté ses proches, non sans l'avoir menacé à maintes reprises de l'achever s'il ne coopérait pas. «Je tremblais de peur tellement j'étais sûr d'y laisser ma peau.» Durant toutes les procédures, il n'a opposé aucune résistance à ses kidnappeurs. Les récits d'horreur de victimes passées à tabac ou sauvagement assassinées l'ont paralysé.
À un moment, il a cru son heure venue. «J'ai entendu un grand fracas. Tout le monde s'est mis à crier et à courir, au milieu des coups de feu.» Des hommes lui ont alors enlevé ses lunettes avant de le détacher. L'otage venait d'être libéré par des policiers d'une cellule spécialisée contre les enlèvements.
Des histoires de famille
Depuis un certain temps, les kidnappeurs ont modifié leurs tactiques. Ils ciblent souvent les membres de leur propre famille. Des fils commanderaient ainsi l'enlèvement de leur mère, des oncles, celui de leurs neveux ou nièces.
Selon le responsable du Réseau national de défense des droits humains en Haïti, Pierre Espérance, l'absence de justice sociale est la cause principale de cette situation: «La loi n'est ni appliquée ni respectée dans cette jungle. Et les conséquences se répercutent dans les liens familiaux, banalisés au même titre que la vie humaine.»
M. Espérance rappelle que parmi les centaines de personnes arrêtées dernièrement, moins d'une dizaine ont été sanctionnées. «Les gens savent que quoi qu'ils fassent, ils resteront impunis. Tout le monde fait maintenant n'importe quoi. C'est l'anarchie totale.»
Il refuse de mettre la pauvreté en cause dans ce drame. «Trop de gens ont le réflexe d'expliquer le kidnapping en se référant à la misère, alors que le peuple s'y est résigné depuis des décennies. Il est temps de comprendre que les problèmes en Haïti vont bien au-delà de cette unique considération.»
http://www.cyberpresse.ca/article/20070525/CPMONDE/705250587/5160/CPMONDE
Murielle Chatelier
La Presse
Collaboration spéciale
Port-au-Prince
Les enlèvements se multiplient dans la capitale haïtienne. Le phénomène prend de l'ampleur au point qu'aujourd'hui, des hommes peuvent même enlever leur propre mère.
À la fin du mois de mars, un Américain de 68 ans a été enlevé pour avoir refusé de payer une somme promise à une prostituée. Cette femme a alors commandé son kidnapping à des «relations». Le 1er avril, son cadavre a été retrouvé malgré le versement d'une rançon de près de 6000$.
Au cours du même mois, un nourrisson de 5 mois a été enlevé avec la complicité d'un de ses oncles. Il a été séquestré, étranglé, puis jeté dans un canal. Un garçon de 9 ans a aussi été kidnappé avant d'être tué et abandonné aux chiens.
Assis dans son bureau de la capitale, un avocat de 38 ans qui préfère taire son nom se rappelle difficilement sa propre expérience. Il a été enlevé le vendredi 27 octobre 2006, en plein jour, alors qu'il se rendait à Port-au-Prince pour affaires.
À peine a-t-il franchi l'entrée de la ville qu'une camionnette s'est immobilisée devant lui, ses trois passagers prétextant une panne. Deux d'entre eux lui ont soudainement pointé des armes au visage, tandis que le troisième l'a violemment arraché à son volant. Comme c'est souvent le cas, les témoins sont restés impassibles, figés par la peur.
«Ils m'ont passé des lunettes noires aveuglantes, ligoté et projeté sur le siège arrière de mon véhicule sans ménagement», relate péniblement l'avocat. Il a ensuite été conduit à la base du chef de ses assaillants avant d'être dépouillé de tous ses effets personnels.
Il avait en sa possession une somme «intéressante» pour le début des négociations: 16 000 gourdes (environ 500$). «Pour eux, c'est une somme importante», déclare la victime. Le chef l'a alors interrogé - en prenant soin de garder une arme collée sur sa tempe - pour évaluer son «potentiel» de rançon: selon ses estimations, cet avocat pourrait lui rapporter 150 000$.
Ses kidnappeurs ont rapidement contacté ses proches, non sans l'avoir menacé à maintes reprises de l'achever s'il ne coopérait pas. «Je tremblais de peur tellement j'étais sûr d'y laisser ma peau.» Durant toutes les procédures, il n'a opposé aucune résistance à ses kidnappeurs. Les récits d'horreur de victimes passées à tabac ou sauvagement assassinées l'ont paralysé.
À un moment, il a cru son heure venue. «J'ai entendu un grand fracas. Tout le monde s'est mis à crier et à courir, au milieu des coups de feu.» Des hommes lui ont alors enlevé ses lunettes avant de le détacher. L'otage venait d'être libéré par des policiers d'une cellule spécialisée contre les enlèvements.
Des histoires de famille
Depuis un certain temps, les kidnappeurs ont modifié leurs tactiques. Ils ciblent souvent les membres de leur propre famille. Des fils commanderaient ainsi l'enlèvement de leur mère, des oncles, celui de leurs neveux ou nièces.
Selon le responsable du Réseau national de défense des droits humains en Haïti, Pierre Espérance, l'absence de justice sociale est la cause principale de cette situation: «La loi n'est ni appliquée ni respectée dans cette jungle. Et les conséquences se répercutent dans les liens familiaux, banalisés au même titre que la vie humaine.»
M. Espérance rappelle que parmi les centaines de personnes arrêtées dernièrement, moins d'une dizaine ont été sanctionnées. «Les gens savent que quoi qu'ils fassent, ils resteront impunis. Tout le monde fait maintenant n'importe quoi. C'est l'anarchie totale.»
Il refuse de mettre la pauvreté en cause dans ce drame. «Trop de gens ont le réflexe d'expliquer le kidnapping en se référant à la misère, alors que le peuple s'y est résigné depuis des décennies. Il est temps de comprendre que les problèmes en Haïti vont bien au-delà de cette unique considération.»
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